Les trois mousquetaires - Страница 159
– Je le crois.
– Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la Bastille; Aramis l’amant de Mme de Chevreuse; Porthos un fat; Mme Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus tôt possible; mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela?
– En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. À propos, ajoutez une chose…
– Laquelle?
– J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois; qui sait? j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
– Vous pensez à tout.
– Et vous, vous oubliez une chose…
– Laquelle?
– C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
– C’est juste, combien voulez-vous?
– Tout ce que vous aurez d’or.
– J’ai cinq cents pistoles à peu près.
– J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos poches.
– Voilà, comtesse.
– Bien, mon cher comte! et vous partez…?
– Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel j’enverrai chercher un cheval de poste.
– À merveille! Adieu, chevalier!
– Adieu, comtesse!
– Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
– Recommandez-moi à Satan», répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; cinq heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.
CHAPITRE LXIII
À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle trouva Milady le visage riant.
«Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc arrivé; ce soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?
– Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.
– Je l’ai entendu de la bouche même du messager.
– Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
– Me voici.
– Attendez que je m’assure si personne ne nous écoute.
– Pourquoi toutes ces précautions?
– Vous allez le savoir.»
Milady se leva et alla à la porte, l’ouvrit, regarda dans le corridor, et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux.
«Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle.
– Qui cela?
– Celui qui s’est présenté à l’abbesse comme l’envoyé du cardinal.
– C’était donc un rôle qu’il jouait?
– Oui, mon enfant.
– Cet homme n’est donc pas…
– Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c’est mon frère.
– Votre frère! s’écria Mme Bonacieux.
– Eh bien, il n’y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant; si vous le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et vous aussi peut-être.
– Oh! mon Dieu!
– Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon secours pour m’enlever ici de force, s’il le fallait, a rencontré l’émissaire du cardinal qui venait me chercher; il l’a suivi. Arrivé à un endroit du chemin solitaire et écarté, il a mis l’épée à la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont il était porteur; le messager a voulu se défendre, mon frère l’a tué.
– Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
– C’était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de substituer la ruse à la force: il a pris les papiers, il s’est présenté ici comme l’émissaire du cardinal lui-même, et dans une heure ou deux, une voiture doit venir me prendre de la part de Son Éminence.
– Je comprends; cette voiture, c’est votre frère qui vous l’envoie.
– Justement; mais ce n’est pas tout: cette lettre que vous avez reçue, et que vous croyez de Mme Chevreuse…
– Eh bien?
– Elle est fausse.
– Comment cela?
– Oui, fausse: c’est un piège pour que vous ne fassiez pas de résistance quand on viendra vous chercher.
– Mais c’est d’Artagnan qui viendra.
– Détrompez-vous, d’Artagnan et ses amis sont retenus au siège de La Rochelle.
– Comment savez-vous cela?
– Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru avoir affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à Paris.
– Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos d’iniquités. Je sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en portant ses mains à son front, je deviendrais folle!
– Attendez…
– Quoi?
– J’entends le pas d’un cheval, c’est celui de mon frère qui repart; je veux lui dire un dernier adieu, venez.»
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l’y rejoindre. La jeune femme y alla.
Rochefort passait au galop.
«Adieu, frère», s’écria Milady.
Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout courant, fit à Milady un signe amical de la main.
«Ce bon Georges!» dit-elle en refermant la fenêtre avec une expression de visage pleine d’affection et de mélancolie.
Et elle revint s’asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée dans des réflexions toutes personnelles.
«Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais que me conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus d’expérience que moi, parlez, je vous écoute.
– D’abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que d’Artagnan et ses amis viennent véritablement à votre secours.
– Oh! c’eût été trop beau! s’écria Mme Bonacieux, et tant de bonheur n’est pas fait pour moi!
– Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question de temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce sont vos amis qui l’emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce sont les satellites du cardinal, vous êtes perdue.
– Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que faire?
– Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel…
– Lequel, dites?
– Ce serait d’attendre, cachée dans les environs, et de s’assurer ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander.
– Mais où attendre?
– Oh! ceci n’est point une question: moi-même je m’arrête et je me cache à quelques lieues d’ici en attendant que mon frère vienne me rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons et nous attendons ensemble.
– Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque prisonnière.
– Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous croira pas très pressée de me suivre.
– Eh bien?
– Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière fois; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu, il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.
– Mais d’Artagnan, d’Artagnan, s’il vient?
– Ne le saurons-nous pas?
– Comment?
– Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de mon frère, à qui, je vous l’ai dit, nous pouvons nous fier; il prend un déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les émissaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c’est M. d’Artagnan et ses amis, il les amène où nous sommes.
– Il les connaît donc?
– Sans doute, n’a-t-il pas vu M. d’Artagnan chez moi!
– Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est pour le mieux; mais ne nous éloignons pas d’ici.
– À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la frontière par exemple, et à la première alerte, nous sortons de France.