Le mariage de Fantomas (Свадьба Фантомаса) - Страница 57

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— Demain, demain, il serait trop tard.

Et si Juve n’insistait pas, c’est qu’il se rendait compte que toute démarche serait inutile.

Juve connaissait trop bien la bureaucratie, la crainte des responsabilités pour pouvoir garder l’espoir d’émouvoir un fonctionnaire, de le faire intervenir.

— On ne me croira pas, on ne tentera rien, et pourtant !

Juve croyait vivre un cauchemar. Depuis que Dupont de l’Aube, homme précis et ponctuel, lui avait téléphoné, que la grâce de Fandor était un fait acquis, Juve ne s’était plus guère inquiété au sujet du journaliste. Et voilà que, brusquement, à quelques heures de l’exécution, Juve apprenait que l’extradition n’aurait point d’effet.

Et puis, brusquement, Juve s’était retrouvé maître de lui-même.

— Il ne faut pas que Fandor meure. Il faut que je le sauve.

Juve, encore qu’il parlât mal l’espagnol et qu’il le comprît difficilement, se livrait à la plus curieuse des enquêtes : il entra dans les bars, il pénétra dans les maisons de danse, il interviewa des gardes civils. En deux heures, Juve fut partout, vit des quantités de gens, trouva moyen de se faire comprendre, inventait des histoires invraisemblables, apparaissait, disparaissait, réapparaissait.

Et à minuit, Juve se trouvait devant la Maison-Verte.

Or, à peine le policier avait-il approché de la lourde porte qui fermait la demeure, peinte en vert, du seuil jusqu’au toit, qu’il heurta d’un vigoureux coup de marteau :

— Holà, geôlier !

D’abord, il n’obtint aucune réponse, mais il frappa si fort, qu’à la fin, une voix hurla de l’intérieur de la maison :

— Ce n’est pas l’heure.

— Eh non ! ce n’est pas l’heure, c’est un Français qui est là et un Français, don José, qui a besoin de vous voir.

Il y eut à l’intérieur de la Maison-Verte un grand brouhaha, des bruits de pas, des allées et venues stupéfaites.

À la fin, la porte s’entrebâilla et le visage effaré d’un homme d’une trentaine d’années apparut devant Juve :

— Vous demandez ? vous êtes Français ? Comment avez-vous su mon adresse ?

L’homme dormait encore et embrouillait les questions. Juve n’hésita pas, d’un coup d’épaule, il ouvrit la porte, il entra, il la referma sur lui.

— José, j’ai à te parler.

José l’Espagnol paraissait effrayé.

— Mais Señor, qui êtes-vous donc ?

— Peu importe.

Juve entraînait toujours l’homme ; assurément, si dans ses conversations de la soirée, si au cours de son enquête, Juve s’était fait donner l’adresse, il s’était fait aussi expliquer la façon dont la maison était construite. Il entraînait en effet José vers une sorte de petit jardin, un « patio » ombragé et là s’arrêta net.

— José, j’ai à te parler, répéta-t-il.

— À me parler ? répondait l’autre, le señor veut me parler ? le señor sait donc qui je suis ?

La figure de Juve pâlissait encore plus s’il était possible, cependant qu’une expression de rage contractait ses traits :

— Tu es le bourreau, faisait-il, et c’est toi qui, tout à l’heure, au petit jour, vas tuer sur la Plaza Mayor.

— C’est vrai señor, mais comment ?

— Tais-toi, interrompit Juve.

Le policier avait plongé la main dans la poche. Cependant que le bourreau stupéfait, car José était bien le bourreau, le considérait, Juve tirait une pleine poignée d’or, qui représentait évidemment tout l’argent monnayé qu’il avait emporté de France.

— José, demandait Juve, aimes-tu l’or ?

Les yeux du bourreau flamboyèrent : une lumière soudaine s’était faite dans son esprit. À la question de Juve, il recula de trois pas, les mains jointes et appuyées sur sa poitrine.

— Le señor est Français ? dit tout bas José, et c’est un Français que je garrotte tout à l’heure, le señor veut ? Oh, je comprends, mais c’est impossible.

— Tu ne comprends rien, dit Juve.

Et, en même temps le policier jeta des louis d’or sur le sol.

— Tiens, tu les prendras demain. Écoute José. Écoute bien : ce que je viens de te donner, ce n’est rien, si tu fais ce que je veux, tu recevras dix fois autant de pièces d’or.

— C’est impossible, señor.

— Mais tais-toi donc José. Tu ne me comprends pas.

— Señor, vous voulez sans doute que je sauve le condamné.

— Non, ce n’est pas cela que je veux.

Juve venait de parler avec une rage épouvantable. Il avait protesté si violemment qu’il ne voulait point sauver le condamné à mort que José le croyait. Le bourreau roulait des yeux étonnés, il ne comprenait plus du tout ce qu’allait lui demander l’étrange visiteur nocturne.

— Señor, que désirez-vous de moi ? interrogeait l’Espagnol.

Et Juve alors, se rapprocha de l’homme. Il se pencha sur lui, il lui souffla au visage plus qu’il ne les lui murmurait, ces mots extraordinaires :

— José, je ne connais point le condamné que l’on exécute demain, peu m’importe, qui il est. Peu m’importent ses crimes. Ce n’est pas cela, ce n’est pas sa grâce que je veux. Écoute ! Écoute, bourreau, tu as devant toi un insensé, un dément, un fou. Un malheureux aussi qui n’a qu’une passion : la passion de la mort.

— La Madone me protège !

Entendant Juve, le bourreau venait de se signer encore, et tremblait maintenant de tous ses membres. Et Juve poursuivait :

— J’ai la passion de la mort, comprends-tu ? Je ne suis heureux que lorsque j’entends des râles d’agonie, que lorsque je tue. Ah, bourreau, c’est horrible, mais je souffre de cette étrange folie. Et je suis honnête homme pourtant, je suis un honnête homme, mon Dieu. Et je ne puis pas tuer jamais, car il est interdit de tuer, car il est impossible de tuer.

— Señor, señor, vous me faites peur !

— Non, n’aie pas peur, José, je t’ai donné de l’or, je t’en donnerai d’autre, comprends moi bien, voilà tout ce que je veux de toi. Oh, c’est si simple, cela a si peu d’importance, et je te paierai si richement que tu ne peux pas refuser. Je veux que tu me prêtes tes habits. Je veux que tu me laisses prendre ta place demain auprès du garrot. Je veux que tu contentes ma passion. Je veux que ce soit moi qui exécute à ta place. Dis, tu acceptes ?

— La Madone me garde ! répétait le bourreau.

Mais Juve, admirable dans la comédie qu’il jouait, poursuivait toujours d’une voix insensée :

— Pour satisfaire ma passion, vois-tu, pour satisfaire le besoin de mort que j’ai, je me suis fait l’errant perpétuel du monde entier. Quand je sais qu’il y a une exécution quelque part, c’est moi qui veux la faire. Je m’arrange pour être partout, je connais tous les bourreaux du monde. Les bourreaux. Mais il n’y a pas d’autre bourreau que moi. C’est toujours moi qui tue en tous pays, partout te dis-je. Car partout les bourreaux me connaissent et partout ils consentent à ce que je les remplace. Tu seras riche, José, acceptes-tu ?

José, le bourreau de Madrid, ne se signa plus, il contemplait à la clarté de la lune, les louis d’or qui scintillaient sur le sol de son jardin.

***

Madrid était véritablement en fête. Des faubourgs comme des quartiers luxueux de la ville, un peuple en liesse, inlassablement, marchait, courait, se bousculait vers la Plaza Mayor.

Madrid, qui compte comme le plus glorieux des plaisirs les sanglantes fêtes des taureaux, allait voir, ce matin-là, le spectacle plus délicat encore d’une exécution capitale.

Certes, on aurait à peine la vue du sang, car le garrot n’amène jamais de blessure, ou de plaie, mais, en revanche, pendant le court instant où, l’exécution faite, le bourreau soulèverait le voile jeté sur le visage du condamné, on pourrait apercevoir l’horreur grimaçante de la figure du supplicié.

Et, pour que chacun pût jouir de la beauté du spectacle, des entrepreneurs s’étaient trouvés qui, impudemment, tout autour de la Plaza Mayor, avaient dressé des estrades d’où l’on pouvait merveilleusement apercevoir le sinistre garrot.

On avait assisté au travail compliqué des menuisiers qui, sur de longs tréteaux, avaient dressé l’estrade sur laquelle était installé, au centre de la Plaza Mayor, l’instrument du supplice. On examinait avec un intérêt plus vif encore le garrot lui-même.

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