Le Feu (Journal dune Escouade) - Страница 64
Il y a dans le sol, ici, plusieurs couches de morts, et en beaucoup d'endroits l'affouillement des obus a sorti les plus anciennes et les a disposées et étalées par-dessus les nouvelles. Le fond du ravin est complètement tapissé de débris d'armes, de linge, d'ustensiles. On foule des éclats d'obus, des ferrailles, des pains et même des biscuits échappés des sacs et pas encore dissous par la pluie. Les gamelles, les boîtes de conserves, les casques sont criblés et troués par les balles, on dirait des écumoires de toutes les espèces de formes; et les piquets disloqués qui subsistent sont pointillés de trous.
Les tranchées qui courent dans ce vallon ont l'air de crevasses sismiques, et il semble que sur les ruines d'un tremblement de terre on ait déversé des tombereaux d'objets hétéroclites. Et là où il n'y a pas de morts, la terre elle-même est cadavéreuse.
Nous traversons le Boyau International, toujours frissonnant de hardes omnicolores – cette tranchée informe à laquelle le désordre d'étoffes arrachées donne l'air d'avoir été assassinée – à un endroit où l'inégal fossé tortueux est en coude. Tout au long, jusqu'à une barricade terreuse formant barrage, des cadavres allemands y sont enchevêtrés et noués comme des torrents de damnés, quelques-uns émergeant de grottes boueuses au milieu d'une incompréhensible agglomération de poutres, de cordages, de lianes de fer, de gabions, de claies et de boucliers; au barrage, on voit un cadavre debout planté dans les autres; planté à la même place, un autre est oblique dans l'espace lugubre: cet ensemble paraît un grand morceau de roue envasé, une aile démantelée de moulin à vent; et sur tout cela, sur cette débâcle d'ordures et de chairs, sont semées des profusions d'images religieuses, de cartes postales, de brochures pieuses, de feuillets où des prières sont écrites en gothique, et qui se sont répandus à flots hors des vêtements éventrés. Ces paroles font semblant de fleurir de leurs mille blancheurs de mensonge et de stérilité ces rives pestiférées, cette vallée d'anéantissement.
Je cherche un passage solide pour y guider Joseph que sa blessure paralyse graduellement: il la sent s'étendre dans tout son corps. Tandis que je le soutiens et qu'il ne regarde rien, je regarde le bouleversement macabre par-dessus lequel nous fuyons.
Un feldwebel est assis, appuyé aux planches déchirées qui formaient, là où nous mettons le pied, une guérite de guetteur. Un petit trou sous l'œil: un coup de baïonnette l'a cloué aux planches par la figure. Devant lui, assis aussi, les coudes sur les genoux, les poings au cou, un homme a tout le dessus du crâne enlevé comme un œuf à la coque… À côté d'eux, veilleur épouvantable, la moitié d'un homme est debout; un homme coupé, tranché en deux depuis le crâne jusqu'au bassin, est appuyé, droit, sur la paroi de terre. On ne sait pas où est l'autre moitié de cette sorte de piquet humain dont l'œil pend en haut, dont les entrailles bleuâtres tournent en spirale autour de la jambe.
Par terre, le pied décolle d'une gangue de sang durci des baïonnettes françaises faussées, pliées, tordues par la puissance du choc.
Par une brèche du talus tailladé, on découvre un fond où se trouvent des corps de soldats de la garde prussienne agenouillés, semble-t-il, dans des poses de suppliants, et qui sont troués par-derrière, de trous sanglants, empalés. On a tiré hors du groupe de ceux-là, sur le bord, un tirailleur sénégalais énorme, qui, pétrifié dans la position où il est mort, tordu, s'appuie sur le vide, y cramponne ses pieds, et qui fixe ses deux poignets coupés, sans doute, par l'explosion d'une grenade qu'il tenait: toute la face remuante, il semble mâcher des vers.
– Ici, nous dit un alpin qui passe, ils ont fait le coup du drapeau blanc – et comme i's avaient affaire à des Bicots, tu parles si on les a ratés!… Tiens, v'là l'drapeau blanc, justement, qu'ces fumiers se sont servis.
Il empoigne et secoue une longue hampe qui gît là, et sur laquelle est cloué un carré d'étoffe blanche – qui se déploie innocemment.
… Une théorie de porteurs de pelles s'avance le long du boyau démantelé. Ils ont l'ordre de faire tomber la terre dans les restes des tranchées, de boucher tout, pour enterrer les corps sur place. Ainsi, ces travailleurs casqués vont accomplir, en cet endroit, œuvre de justiciers, en restituant leurs pleines formes à ces campagnes, en nivelant ces trous déjà à demi comblés par des chargements d'envahisseurs.
De l'autre côté du boyau, on m'appelle: un homme assis par terre, appuyé à un piquet. C'est le père Ramure. Par sa capote et sa veste déboutonnées, on voit des bandages qui lui entourent la poitrine.
– Les infirmiers sont venus me panser, me dit-il d'une voix creuse et légère, pleine de souffles, mais on ne pourra pas m'emporter d'ici avant ce soir. Mais, j'l'sais bien, j'vas passer d'un moment à l'autre.
Il hoche la tête:
– Reste un peu, me demande-t-il.
Il s'attendrit. Des larmes coulent de ses yeux. Il me tend la main et retient la mienne. Il voudrait me parler longuement et presque se confesser:
– J'ai été honnête homme avant la guerre, fait-il, tout en bavant ses larmes. J'travaillais du matin au soir pour nourrir la smala. Et puis, j'suis v'nu par ici pour tuer des Boches. Et maintenant, j'ai été tué… Écoute, écoute, écoute, ne t'en va pas, écoute-moi…
– Il faut que j'emmène Joseph qui n'en peut plus. Après, je reviendrai.
Ramure leva ses yeux ruisselants sur le blessé.
– Non seulement vivant, mais blessé! Débarrassé de la mort! Ah! il y a des femmes et des enfants qui ont de la chance. Eh bien, conduis-le, et reviens… j'espère que je t'attendrai…
Maintenant, il faut gravir l'autre versant du ravin. Nous nous engageons dans la dépression difforme et malmenée du vieux boyau 97.
Tout à coup des sifflements forcenés déchirent l'atmosphère. Une rafale de shrapnells, là-haut, sur nous… Au sein de nuages d'ocre des aérolithes fulgurent et se dispersent en nuées épouvantables. Des charges roulantes se ruent dans le ciel, pour aller déflagrer et se broyer sur la pente, fouiller la colline et y déterrer les vieux ossements du monde. Et les flamboiements tonitruants se multiplient sur une ligne régulière.
C'est un tir de barrage qui recommence.
On crie comme des enfants:
– Assez! assez!
Dans cet acharnement des machines de mort, de ce cataclysme mécanique qui nous poursuit à travers l'espace, il y a quelque chose qui excède les forces et la volonté, quelque chose de surnaturel. Joseph, sa main dans la mienne, debout, regarde, par-dessus son épaule, l'averse d'éclatements qui crève. Il plie le cou, comme une bête traquée, affolée.
– Eh quoi, encore! Toujours, alors! gronde-t-il. Tout ce qu'on a fait, tout ce qu'on a vu… Et voilà que ça recommence! Ah! non, non!
Il tombe sur les genoux, halète, jette un vain regard chargé de haine devant lui et derrière lui. Il répète:
– Ça n'est donc jamais fini, jamais!
Je le prends par le bras, je le relève.
– Viens, ça va être fini pour toi.
Il faut patienter là, avant de monter. Je songe à aller retrouver Ramure agonisant qui m'attend. Mais Joseph se cramponne à moi, et puis je vois une agitation d'hommes autour de l'endroit où j'ai laissé le mourant. Je crois deviner: ce n'est plus la peine d'y aller.
La terre du ravin où nous sommes tous les deux groupés étroitement à nous tenir, sous la tempête, frémit, et on sent, à chaque coup, le sourd simoun des obus. Mais, dans le creux où nous sommes, nous n'avons guère de risque d'être atteints. Dès la première accalmie, des hommes, qui attendaient comme nous, se détachent et se mettent à monter: des brancardiers qui multiplient des efforts inouïs pour grimper en portant un corps et font penser à des fourmis obstinées repoussées par des successions de grains de sable; et d'autres, accouplés et isolés: des blessés ou des hommes de liaison.
– Allons-y, dit Joseph, les épaules fléchissantes, en mesurant de l'œil la côte, la dernière étape de son calvaire.
Des arbres sont là: une file de troncs de saules écorchés, quelques-uns larges comme des faces, d'autres creusés, béants, semblables à des cercueils debout. Le décor au milieu duquel nous nous débattons est déchiré et bouleversé, avec des collines, des gouffres et des ballonnements sombres, comme si tous les nuages de la tempête avaient roulé ici-bas. Par-dessus cette nature suppliciée et noire, la débandade des troncs se profile sur un ciel brun, strié, laiteux par places et obscurément scintillant – un ciel d'onyx.
À l'entrée du boyau 97, en travers, un chêne terrassé tord son grand corps.
Un cadavre bouche le boyau. Il a la tête et les jambes enfouies. L'eau vaseuse qui ruisselle dans le boyau a couvert le reste d'un glacis sablonneux. On voit se bomber à travers ce voile humide la poitrine et le ventre couverts d'une chemise.
On enjambe cette dépouille glacée, visqueuse et claire comme le ventre d'un vague saurien échoué – et cela est ardu à cause du terrain mou et glissant. On est obligé de s'enfoncer les mains jusqu'aux poignets dans la boue du talus.
À ce moment, un sifflement infernal nous tombe dessus. On plie comme des roseaux. Le shrapnell éclate, assourdissant et aveuglant, dans l'air, en avant de nous, et nous ensevelit sous une montagne de fumée sombre horriblement sifflante. Un soldat qui montait a battu l'espace de ses bras et a disparu, lancé dans quelque bas-fond. Des clameurs se sont élevées et sont retombées comme des débris. Tandis qu'on voit, à travers le grand voile noir que le vent arrache du sol et renvoie dans le ciel, les brancardiers déposer le brancard, courir vers le point de l'explosion et soulever quelque chose d'inerte – j'évoque l'inoubliable image de la nuit où mon frère d'armes Poterloo, qui avait le cœur plein d'espoir, s'est comme envolé, les deux bras étendus, dans la flamme d'un obus.