LAffaire Lerouge - Страница 97
Le portier parlait, l’œil toujours attaché sur sa pièce. Lorsqu’il leva la tête pour interroger la physionomie de son seigneur et maître, le père Tabaret avait disparu. En voilà bien une autre! se dit le portier. Cent sous que le patron court après la superbe créature! Joue des flûtes, va, vieux roquentin, on t’en donnera un petit morceau, pas beaucoup, mais c’est très cher. Le portier ne se trompait pas. Le père Tabaret courait après la dame au coupé bleu.
Il avait pensé: celle-là me dira tout; et d’un bond il fut dans la rue.
Il y arriva juste à temps pour voir le coupé bleu tourner le coin de la rue Saint-Lazare.
– Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, et cependant la vérité est là. Il était dans un de ces états de surexcitation nerveuse qui enfantent des prodiges. Il franchit le bout de la rue Saint-Lazare aussi rapidement qu’un jeune homme de vingt ans. Ô bonheur! À cinquante pas, dans la rue du Havre, Il vit le coupé bleu arrêté au milieu d’un embarras de voitures. Je l’aurai! se dit-il.
Ses regards parcouraient les alentours de la gare de l’Ouest, cette rue où rôdent presque constamment des cochers marrons: pas une voiture!
Volontiers, comme Richard III, il aurait crié: «Ma fortune pour un fiacre!» Le coupé bleu s’était dégagé et filait bon train vers la rue Tronchet. Le bonhomme suivait. Il se maintenait; le coupé ne gagnait pas trop.
Tout en courant sur le milieu de la chaussée, cherchant de l’œil une voiture où se jeter, il se disait: en chasse! bonhomme, en chasse! Quand on n’a pas de tête, il faut des jambes. Et hop! et hop! Pourquoi n’as-tu pas songé à demander à Clergeot l’adresse de cette femme? Plus vite que ça, mon vieux, plus vite! Quand on veut se mêler d’être mouchard, on se munit des qualités de l’emploi, le mouchard doit avoir les fuseaux du cerf.
Il ne pensait qu’à rejoindre la maîtresse de Noël, et pas à autre chose. Mais il perdait, bien évidemment il perdait.
Il n’était pas au milieu de la rue Tronchet, et il n’en pouvait plus; il sentait que ses jambes ne le porteraient pas cent mètres plus loin, et le maudit coupé allait atteindre la Madeleine.
Ô Fortune! Une remise découverte, marchant dans le même sens que lui, le dépassa.
Il fit un signe plus désespéré que celui de l’homme qui se noie. Le signe fut vu. Il rassembla ses dernières forces et d’un bond s’élança dans la voiture sans le secours du marchepied.
– Là-bas, dit-il, ce coupé bleu, vingt francs!
– Compris! répondit le cocher en clignant de l’œil.
Et il enveloppa sa maigre rosse d’un vigoureux coup de fouet en murmurant:
– Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! Hue cocotte!
Pour le père Tabaret, il était temps de s’arrêter, ses forces expiraient. Après une bonne minute, il n’avait pas repris haleine. On était sur le boulevard. Il se dressa dans la voiture, s’appuyant au siège du cocher.
– Je n’aperçois plus le coupé, dit-il.
– Oh! je le vois bien, moi, bourgeois; c’est qu’il a un fameux cheval.
– Le tien doit être meilleur! j’ai dit vingt francs, ce sera quarante.
Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frappant il grommelait:
– Il n’y a pas à dire, il faut la rejoindre. Pour vingt francs je la manquais: j’aime les femmes, moi, je suis de leur côté. Mais dame! deux louis… Peut-on être jaloux quand on est aussi laid que ça?
Le père Tabaret se donnait mille peines pour occuper son esprit de choses indifférentes.
Il ne voulait pas réfléchir avant d’avoir vu cette femme, de lui avoir parlé, de l’avoir habilement questionnée.
Il était sûr que d’un mot elle allait perdre ou sauver son amant.
Quoi! perdre Noël! Eh bien! oui.
Cette idée de Noël assassin le fatiguait, le harcelait, bourdonnait dans son cerveau comme la mouche agaçante qui mille et mille fois vient, revient se heurter à la vitre où brille un rayon.
On venait de dépasser la Chaussée-d’Antin, le coupé bleu n’était guère qu’à une trentaine de pas. Le cocher de remise se retourna:
– Bourgeois, notre coupé s’arrête.
– Arrête aussi et ne le perds pas de l’œil, pour repartir en même temps que lui. Le père Tabaret se pencha tant qu’il put hors de sa voiture.
La jeune femme descendait du coupé, traversait le trottoir et entrait dans un magasin où on vend des cachemires et des dentelles.
Voilà donc, pensait le père Tabaret, où vont les billets de mille francs! Un demi-million en quatre ans! Que font donc ces créatures de l’argent qu’on leur jette à pleines mains; le mangent-elles? Au feu de quels caprices fondent-elles les fortunes? Elles ont des philtres endiablés, bien sûr, qu’elles donnent à boire aux imbéciles qui se ruinent pour elles. Il faut qu’elles possèdent un art particulier de cuisiner et d’épicer le plaisir, puisque une fois qu’elles tiennent un homme il sacrifie tout avant de les abandonner.
La remise se remit en route, mais bientôt s’arrêta.
Le coupé faisait une nouvelle pause devant un magasin de curiosités.
Cette créature veut donc acheter tout Paris! se disait avec rage le bonhomme. Oui, c’est elle qui a poussé Noël, si Noël a commis le crime. C’est mes quinze mille francs qu’elle fricasse en ce moment. Combien de jours dureront-ils? Ce serait pour avoir de l’argent que Noël aurait tué la femme Lerouge. Oh! alors il serait le dernier, le plus infâme des hommes. Quel monstre de dissimulation et d’hypocrisie! Et penser que si je mourais ici de fureur, il serait mon héritier! Car c’est écrit en toutes lettres: «Je lègue à mon fils Noël Gerdy…» Si ce garçon était coupable, il n’y aurait pas d’assez grands supplices pour lui… Mais cette femme ne rentrera donc pas!
Cette femme n’était pas pressée, le temps était beau, sa toilette était ravissante, elle se montrait. Elle visita trois ou quatre magasins encore, et en dernier lieu s’arrêta chez un pâtissier, où elle resta plus d’un quart d’heure.
Le bonhomme, dévoré d’angoisses, bondissait et trépignait dans sa voiture.
Être séparé du mot d’une énigme terrible par le caprice d’une drôlesse, quelle torture! Il mourait d’envie de s’élancer sur ses pas, de la prendre par le bras et de lui crier: «Rentre donc, malheureuse! rentre donc chez toi! Que fais-tu là? Ne sais-tu pas qu’à cette heure ton amant, celui que tu as ruiné, est soupçonné d’un assassinat! Rentre donc que je te questionne, que je sache de toi s’il est innocent ou coupable! Car tu me le diras, sans t’en douter. Je t’ai préparé un traquenard où tu te prendras. Rentre donc, l’anxiété me tue!»
Elle rentra.
Le coupé bleu reprit sa course, remonta la rue du Faubourg-Montmartre, tourna dans la rue de Provence, déposa la jolie promeneuse à sa porte et repartit.