LAffaire Lerouge - Страница 92

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Le rude matelot tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux bleus et se moucha à faire trembler les vitres. C’était sa façon de pleurer.

M. Daburon restait confondu. Depuis le commencement de cette malheureuse affaire, il marchait d’étonnements en étonnements. À peine avait-il mis ordre à ses idées sur un point que toute son attention était appelée sur un autre. Il se sentait dérouté. Qu’était-ce que ce nouvel incident si grave? qu’allait-il apprendre? Il brûlait d’interroger vivement, mais Lerouge, on le voyait, contait péniblement, démêlant laborieusement ses souvenirs; un fil bien ténu le guidait, la moindre interruption pouvait rompre ce fil et embrouiller l’écheveau.

– Ce que me proposait Claudine, continua le marin, était une abomination, et je suis un honnête homme. Mais cette femme me pétrissait à volonté, comme la pâte du pétrin. Elle me chavirait le cœur. Elle me faisait voir blanc comme neige ce qui était noir comme de l’encre. Je l’aimais, quoi! Elle me prouva que nous ne faisions de tort à personne et que nous assurions la fortune de Jacques, je me tus. Le soir, nous arrivions à un village, et le cocher nous dit, en arrêtant la voiture devant une auberge, que c’est là que nous coucherons. Nous entrons et nous voyons qui? Cette canaille de Germain avec une femme portant un nourrisson si exactement habillé comme le nôtre que j’eus peur. Ils voyageaient comme nous dans une voiture du comte. Un soupçon me vint. Qui m’assurait que Claudine n’avait pas inventé la seconde histoire pour me calmer? Elle en était certes capable. J’étais fou. Je consentais à une chose qui était mal, mais non à une certaine autre. Je me promis bien de ne pas perdre de vue notre petit bâtard, me jurant bien qu’on ne me l’escamoterait pas. En effet, je le gardai toute la soirée sur mes genoux, et, pour plus de sûreté, je lui avais noué mon mouchoir autour des reins en guise de remarque. Ah! le coup avait été bien monté. Après souper, on parla de se coucher, et il se trouve qu’il n’y a dans cette auberge que deux chambres à deux lits. C’était à croire qu’on l’avait fait bâtir exprès. L’aubergiste dit que les deux nourrices coucheront dans une de ces chambres et Germain et moi dans l’autre. Comprenez-vous, monsieur le juge? Ajoutez que toute la soirée j’avais surpris des signes d’intelligence entre ma femme et ce gredin de domestique. J’étais furieux.

» C’était la conscience qui parlait et que je faisais taire de force. Je sentais que j’agissais très mal et je m’en voulais à la mort. Pourquoi n’y a-t-il que les coquines pour faire virer comme une girouette à tous les vents de leurs coquineries l’esprit d’un honnête homme?

M. Daburon répondit par un coup de poing à démolir son bureau. Lerouge poursuivit plus vite:

– Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d’être trop jaloux pour lâcher ma femme une minute. Il fallait en passer par où je voulais. La nourrice étrangère monta se coucher la première; nous y allâmes, Claudine et moi, un moment après. Ma femme défit ses hardes et se coucha dans les draps avec notre fils et le nourrisson; moi, je ne me déshabillai pas. Sous prétexte qu’en me couchant j’exposerais les nourrissons, je m’installai sur une chaise devant le lit, décidé à ouvrir l’œil et à monter un quart un peu solide. J’avais soufflé la chandelle afin de laisser les femmes dormir; moi, je n’y songeais guère; mes idées m’ôtaient le sommeil; je pensais à mon père et à ce qu’il dirait, s’il apprenait jamais ma conduite. Vers minuit, voilà que j’entends Claudine faire un mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se levait. Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais que non, alors je crus que oui. Je me dressai hors de moi et, la saisissant par le bras, je commençai à taper, et rudement, tout en lâchant ce que j’avais sur le cœur. Je parlais à pleine voix, comme sur mon bateau, quand le temps est gros, je jurais comme un damné, je menais un tapage affreux. L’autre nourrice poussait des cris à faire croire qu’on l’égorgeait. À ce vacarme Germain accourt avec une chandelle allumée. Sa vue m’acheva. Ne sachant ce que je faisais, je tirai de ma poche un couteau catalan dont je me servais d’habitude, et empoignant le maudit bâtard, je lui traversai le bras avec la lame en disant: «Au moins, comme cela, on ne le changera pas sans que je le sache: il est marqué pour la vie.»

Lerouge n’en pouvait plus.

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le long de ses joues et s’arrêtaient dans les rides profondes de son visage.

Il haletait, mais le regard impérieux du juge le pressait, le harcelait, comme le fouet qui cingle les reins du nègre écrasé de fatigue.

– La blessure du petit était terrible, poursuivit-il; elle saignait affreusement, il pouvait en mourir. Je ne m’inquiétais que de l’avenir, de ce qui arriverait peut-être plus tard. Je déclarai que j’allais écrire ce qui venait de se passer et que nous signerions tous. Ce fut fait. Nous savions écrire tous quatre. Germain n’osa pas résister, je parlais mon couteau à la main. Il mit son nom le premier, me conjurant seulement de ne rien dire au comte, jurant que pour sa part il ne souillerait mot, faisant promettre à l’autre nourrice de se taire.

– Et vous avez gardé cette déclaration? demanda M. Daburon.

– Oui, monsieur, et comme l’homme de la police à qui j’ai tout avoué m’a recommandé de la prendre avec moi, je suis allé la retirer de l’endroit où je l’avais cachée, et je l’ai là.

– Donnez.

Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux portefeuille de parchemin attaché avec une lanière de cuir, et en tira un pli jauni par les années et soigneusement cacheté.

– Voici, dit-il. Le papier n’a pas été ouvert depuis cette nuit maudite.

En effet, lorsque le juge le déplia, il vit tomber la cendre jetée sur les caractères fraîchement tracés pour les empêcher de s’effacer.

C’était bien le récit bref de la scène décrite par le vieux marin. Les quatre signatures y étaient.

– Que sont devenus, murmura le juge, se parlant à lui-même, les témoins qui ont signé cette déclaration? Lerouge crut qu’on l’interrogeait.

– Germain est mort, répondit-il, on m’a dit qu’il s’était noyé dans une partie de plaisir. Claudine vient d’être assassinée, mais l’autre nourrice vit encore. Même je sais qu’elle a parlé de la chose à son mari, car il m’en a touché un mot. C’est un nommé Brossette, qui demeure au village de Commarin même.

– Et ensuite? demanda le juge qui avait pris le nom et l’adresse de cette femme.

– Le lendemain, monsieur, Claudine parvint à me calmer et à m’extorquer le serment de garder le silence. L’enfant fut à peine malade, mais il garda une énorme cicatrice au bras.

– Madame Gerdy a-t-elle été avertie de ce qui s’était passé?

– Je ne le crois pas, monsieur, cependant j’aime mieux dire que je l’ignore.

– Comment, vous l’ignorez!

– Oui, je vous le jure, monsieur le juge; cela vient de ce qui est arrivé après.

– Qu’est-il donc arrivé?

Le marin hésita.

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