LAffaire Lerouge - Страница 89

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– Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat d’un ton satisfait.

Et se retournant vers l’agent:

– Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu’avez-vous vu?

– Monsieur, il y a eu escalade.

– Y a-t-il longtemps?

– Cinq ou six jours.

– Vous en êtes sûr?

– Non moins que je le suis de voir en ce moment monsieur Constant tailler une plume.

– Les traces sont visibles?

– Autant, monsieur, que le nez au milieu du visage, si j’ose m’exprimer ainsi. Le voleur – il s’agit d’un voleur, je suppose, continua M. Martin qui était un beau parleur – a pénétré avant la pluie et s’est retiré après, ainsi que l’avait conjecturé monsieur le juge d’instruction. Cette circonstance est facile à déterminer quand on compare, le long du mur, du côté de la rue, les empreintes de la montée et celles de la descente. Ces empreintes sont des éraillures faites par le bout des pieds. Les unes sont nettes, les autres boueuses. Le gaillard – il est leste, ma foi! – est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, il s’est donné le luxe d’une échelle qu’il aura jetée à terre une fois en haut. On voit très bien où elle a été appliquée: en bas, à cause des trous, creusés par les montants; en haut, parce que la chaux est dégradée.

– Est-ce là tout? demanda le juge.

– Pas encore, monsieur. Ainsi, trois culs de bouteille qui garnissent la crête du mur ont été arrachés. Plusieurs branches des acacias qui s’étendent au-dessus du même mur ont été tortillées ou brisées. Même, aux épines de l’une de ces branches, j’ai recueilli un petit fragment de peau grise que voici, et qui me paraît provenir d’un gant.

Le juge prit ce fragment avec empressement.

C’était bien un petit morceau de gant gris.

– Vous vous êtes arrangé, je l’espère, monsieur Martin, dit M. Daburon, pour ne point éveiller l’attention dans la maison où vous avez fait cette enquête?

– Certes, monsieur. J’ai d’abord examiné l’extérieur à mon aise. Après quoi, déposant mon chapeau chez le marchand de vins du coin, je me suis présenté chez la marquise d’Arlange, en me donnant pour l’intendant d’une duchesse du voisinage, au désespoir d’avoir laissé échapper un perroquet adoré et éloquent, si je puis employer ce terme. On m’a donné de très bonne grâce la permission de fouiller le jardin, et comme j’ai dit le plus grand mal de ma prétendue maîtresse, on m’aura indubitablement pris pour un domestique…

– Vous êtes un homme adroit et expéditif, monsieur Martin, interrompit le juge, je suis très satisfait de vous et je le ferai savoir à qui de droit.

Il sonna pendant que l’agent, fier des éloges reçus, gagnait la porte à reculons et courbé en arc de cercle.

Albert fut introduit.

– Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans préambule le juge d’instruction, à donner l’emploi de votre soirée de mardi?

– Je vous l’ai donné, monsieur.

– Non, monsieur, non, et je regrette d’être obligé de vous dire que vous m’avez menti.

Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux étincelèrent.

– Ce que vous avez fait ce soir-là, continua le juge, je le sais, parce que la justice, je vous l’ai déjà dit, n’ignore rien de ce qu’il lui importe de connaître.

Il chercha le regard d’Albert, le rencontra, et lentement dit:

– J’ai vu mademoiselle Claire d’Arlange.

À ce nom, les traits du prévenu, contractés par une ferme volonté de ne pas se laisser abattre, se détendirent. On eût dit qu’il éprouvait une immense sensation de bien-être, comme un homme qui, par miracle, échappe à un péril imminent qu’il désespérait de conjurer. Pourtant il ne répondit pas.

– Mademoiselle d’Arlange, reprit le magistrat, m’a dit où vous étiez mardi soir.

Albert hésitait encore.

– Je ne vous tends pas de piège, ajouta M. Daburon, je vous en donne ma parole d’honneur. Elle m’a tout dit, entendez-vous?

Cette fois, Albert se décida à parler. Ses explications concordaient de point en point avec celles de Claire, pas un détail de plus. Désormais le doute devenait impossible. La bonne foi de Mlle d’Arlange ne pouvait avoir été surprise. Ou Albert était innocent, ou elle était sa complice. Pouvait-elle être sciemment la complice de ce crime odieux? Non, elle ne pouvait même être soupçonnée. Mais alors, où chercher l’assassin? Car à la justice, lorsqu’elle découvre un crime, il faut un criminel.

– Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge à Albert, vous m’aviez trompé. Vous risquiez votre tête, monsieur, et ce qui est bien autrement grave, vous m’exposiez, vous exposiez la justice à une déplorable erreur. Pourquoi n’avoir pas dit d’abord la vérité?

– Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d’Arlange, en acceptant de moi un rendez-vous, m’avait confié son honneur…

– Et vous seriez mort plutôt que de parler de cette entrevue? interrompit M. Daburon avec une nuance d’ironie; cela est beau, monsieur, et digne des anciens jours de la chevalerie…

– Je ne suis pas le héros que vous supposez, monsieur, dit simplement le prévenu. Si je vous disais que je ne comptais pas sur Claire, je mentirais. Je l’attendais. Je savais qu’en apprenant mon arrestation elle braverait tout pour me sauver. Mais on pouvait lui cacher ce malheur, et c’est là ce que je redoutais. En ce cas, autant qu’on peut répondre de soi, je crois que je n’aurais pas prononcé son nom.

Il n’y avait là nulle apparence de bravade. Ce qu’Albert disait, il le pensait et le sentait. M. Daburon regretta son ton ironique.

– Monsieur, reprit-il d’une voix bienveillante, on va vous reconduire en prison. Je ne puis rien vous dire encore, cependant vous ne serez plus au secret. On vous traitera avec tous les égards dus à un prisonnier dont l’innocence peut paraître probable.

Albert s’inclina et remercia. Son gardien revint le prendre.

– Qu’on fasse venir Gévrol, maintenant, dit le juge à son greffier.

Le chef de la sûreté était absent, on venait de le mander à la préfecture, mais son témoin, l’homme aux boucles d’oreilles, attendait dans la galerie.

On lui dit d’entrer chez le juge. C’était un de ces hommes courts et ramassés sur eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à chaux et à sable, qui peuvent porter jusqu’à trois pochées de blé sur leurs épaules bombées. Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paraître plus dur et plus foncé son teint hâlé, grillé, tanné par les intempéries des saisons, par le vent de la mer et par le soleil des tropiques. Il avait de larges mains, noires, dures, calleuses, avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la puissance de pression d’un étau.

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