LAffaire Lerouge - Страница 87
Elle s’arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne se permit un mouvement.
Ils écoutaient religieusement, avec une émotion fiévreuse, ils attendaient.
Mlle d’Arlange n’avait pas eu la force de rester debout; elle s’était laissée glisser à genoux et elle pressait son mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses sanglots. Cette femme n’était-elle pas la mère d’Albert?
Seule la digne religieuse n’était point émue: elle avait vu, ainsi qu’elle se le disait, bien d’autres délires. Rien, elle ne comprenait absolument rien à cette scène.
Ces gens-ci sont fous, pensait-elle, de donner tant d’attention aux divagations d’une insensée.
Elle crut qu’elle devait avoir de la raison pour tous. S’avançant vers le lit, elle voulait faire rentrer la malade sous ses couvertures.
– Allons, madame, couvrez-vous, vous allez attraper froid.
– Ma sœur, murmurèrent en même temps le médecin et le prêtre.
– Tonnerre de Dieu! s’écria le vieux soldat, laissez-la donc parler!
– Qui donc, reprit la malade, insensible à tout ce qui se passait autour d’elle, qui donc a pu te dire que je te trahissais? Oh! les infâmes! On m’a fait espionner, n’est-ce pas? et on a découvert que souvent il venait chez moi un officier. Eh bien! mais cet officier est mon frère, mon cher Louis! Comme il venait d’avoir dix-huit ans et que l’ouvrage manquait, il s’est engagé soldat en disant à ma mère: «Ce sera toujours une bouche de moins à la maison.» C’est un bon sujet, et ses chefs l’ont aimé tout de suite. Il a travaillé au régiment; il s’est instruit, et on l’a fait monter bien vite en grade. On l’a nommé lieutenant, capitaine, il est devenu chef d’escadron. Il m’a toujours aimée, Louis; s’il était resté à Paris, je ne serais pas tombée. Mais notre mère est morte, et je me suis trouvée toute seule au milieu de cette grande ville. Il était sous-officier quand il a su que j’avais un amant. J’ai cru qu’il ne me reverrait jamais. Pourtant il m’a pardonné, en disant que la constance à une faute comme la mienne est sa seule excuse. Va, mon ami, il était plus jaloux de ton bonheur que toi-même. Il venait, mais en se cachant. Je l’avais mis dans cette position affreuse de rougir de sa sœur. Je m’étais, moi, condamnée à ne jamais parler de lui, à ne pas prononcer son nom. Un noble soldat pouvait-il avouer qu’il était le frère d’une femme entretenue par un comte? Pour qu’on ne le vît pas, je prenais les plus minutieuses précautions. À quoi ont-elles servi? Hélas! à te faire douter de moi. Quand il a su ce qu’on disait, il voulait, dans son aveugle colère, te provoquer en duel. Et alors il m’a fallu lui prouver qu’il n’avait même pas le droit de me défendre. Quelle misère! Ah! j’ai payé bien cher mes années de bonheur volé! Mais te voici, tout est oublié. Car tu me crois, n’est-il pas vrai, Guy? J’écrirai à Louis: il viendra, il te dira que je ne mens pas, et tu ne douteras pas de sa parole, à lui, un soldat!…
– Oui, sur mon honneur, prononça le vieux soldat, ce que ma sœur dit est la vérité.
La mourante ne l’entendit pas; elle continuait d’une voix que la lassitude faisait haleter:
– Comme ta présence me fait du bien! Je sens que je renais. J’ai failli tomber malade. Je ne dois pas être jolie, aujourd’hui, n’importe, embrasse-moi…
Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme pour donner des baisers.
– Mais c’est à une condition, Guy, tu me laisseras mon enfant. Oh! je t’en supplie, je t’en conjure, ne me le prends pas, laisse-le-moi! Une mère sans son enfant, que veux-tu qu’elle devienne? Tu me le demandes pour lui donner un nom illustre et une fortune immense; non! Tu me dis que ce sacrifice fera son bonheur; non! Mon enfant est à moi, je le garderai. La terre n’a ni honneurs ni richesses qui puissent remplacer une mère veillant sur un berceau. Tu veux, en échange, me donner l’enfant de l’autre; jamais! Quoi! c’est cette femme qui embrasserait mon fils! C’est impossible! Retirez d’auprès de moi cet enfant étranger, il me fait horreur, je veux le mien. Malheureux! n’insiste pas, ne me menace pas de ta colère, de ton abandon, je céderais et je mourrais après. Guy, renonce à ce projet fatal, la pensée seule est un crime. Quoi! mes prières, mes pleurs, rien ne t’émeut! Eh bien! Dieu nous punira. Tremble pour notre vieillesse. Tout se sait. Un jour viendra où les enfants nous demanderont des comptes terribles. Ils se lèveront pour nous maudire. Guy! j’entrevois l’avenir. Je vois mon fils justement irrité s’avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours! Mon fils! Il me menace, il me frappe! À moi! À l’aide! Un fils frapper sa mère… Ne le dites à personne, au moins! Dieu! que je souffre! Il sait pourtant bien que je suis sa mère, il feint de ne pas me croire. Seigneur, c’est trop souffrir. Guy! pardon! ô mon unique ami! je n’ai ni la force de résister ni le courage d’obéir.
À ce moment, la seconde porte de la chambre donnant sur le palier s’ouvrit, et Noël parut, pâle comme à l’ordinaire, mais calme et tranquille.
La mourante le vit et éprouva comme un choc électrique.
Une secousse terrible ébranla son corps; ses yeux s’agrandirent démesurément, ses cheveux se dressèrent.
Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras dans la direction de Noël, et d’une voix forte, elle cria:
– Assassin!…Une convulsion la rabattit sur son lit. On s’approcha, elle était morte.
Un grand silence se fit.
Telle est la majesté de la mort et la terreur qui s’en dégage, que devant elle les plus forts et les plus sceptiques courbent le front et s’inclinent.
Pour un moment, les passions et les intérêts se taisent. Involontairement nous nous recueillons, lorsqu’en notre présence s’exhale le dernier soupir d’un d’entre nous.
Tous les assistants, d’ailleurs, étaient profondément émus de cette scène déchirante, de cette confession suprême arrachée au délire et à la douleur.
Mais ce mot «assassin», le dernier de Mme Gerdy, ne surprit personne. Tous, à l’exception de la sœur, savaient l’affreuse accusation qui pesait sur Albert.
À lui s’adressait la malédiction de cette mère infortunée.
Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de celle qui lui avait servi de mère, il avait pris une de ses mains et la tenait collée sur ses lèvres.
– Morte! gémissait-il, elle est morte!
Près de lui, la religieuse et le prêtre s’étaient mis à genoux et récitaient à demi-voix les prières des morts. Ils imploraient de Dieu, pour l’âme de la trépassée, sa paix et sa miséricorde. Ils demandaient un peu de bonheur au Ciel pour celle qui avait tant souffert sur cette terre. Renversé sur un fauteuil, la tête en arrière, le comte de Commarin était plus défait et plus livide que cette morte, sa maîtresse, autrefois si belle.
Claire et le docteur s’empressaient autour de lui.
Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de sa chemise, il suffoquait. Avec l’aide du vieux soldat, dont les yeux rouges et gonflés disaient la douleur comprimée, on avait roulé le fauteuil du comte près de la fenêtre entrouverte pour lui donner un peu d’air. Trois jours auparavant, cette scène l’aurait tué. Mais le cœur s’endurcit au malheur comme les mains au travail.