LAffaire Lerouge - Страница 86

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– Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en paix, monsieur de Commarin!

Le comte se recula comme s’il eût été menacé. Ses yeux rencontrèrent ceux du vieux soldat; il les baissa ainsi qu’un coupable devant son juge.

– Mais rien ne s’oppose à ce que monsieur entre chez madame Gerdy, reprit le médecin, qui voulut ne rien voir. Elle ne s’apercevra probablement pas de sa présence, et quand même…

– Oh! elle ne s’apercevra de rien, appuya le prêtre, je viens de lui parler, de lui prendre la main, elle est restée insensible.

Le vieux soldat réfléchissait profondément.

– Entrez, dit-il enfin au comte, peut-être est-ce Dieu qui le veut.

Il chancelait à ce point que le docteur voulait le soutenir. Il le repoussa doucement.

Le médecin et le prêtre étaient entrés en même temps que lui; Claire et le vieux soldat restaient sur le seuil de la porte placée en face du lit.

Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint de s’arrêter. Il voulait, mais il ne pouvait aller plus loin.

Cette mourante, était-ce bien Valérie?

Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces traits flétris, rien sur ce visage bouleversé ne lui rappelait la belle, l’adorée Valérie de sa jeunesse. Il ne la reconnaissait pas.

Elle le reconnut bien, elle, ou plutôt elle le devina; elle se dressa, découvrant ses épaules et ses bras amaigris. D’un geste violent, elle repoussa le bandeau de glace pilée posé sur son front, rejetant en arrière sa chevelure abondante encore, trempée d’eau et de sueur, qui s’éparpilla sur l’oreiller.

– Guy! s’écria-t-elle, Guy!

Le comte frémit jusqu’au fond de ses entrailles.

Il demeurait plus immobile que ces malheureux qui, selon la croyance populaire, frappés de la foudre, restent debout, mais tombent en poussière dès qu’on les touche.

Il ne put apercevoir ce que virent les personnes présentes: la transfiguration de la malade. Ses traits contractés se détendirent, une joie céleste inonda son visage, et ses yeux creusés par la maladie prirent une expression de tendresse infinie.

– Guy, disait-elle d’une voix navrante de douceur, te voici donc enfin! Comme il y a longtemps, mon Dieu, que je t’attends! Tu ne peux pas savoir tout ce que ton absence m’a fait souffrir. Je serais morte de douleur, sans l’espérance de te revoir qui me soutenait. On t’a retenu loin de moi? Qui? Tes parents, encore? Les méchantes gens! Tu ne leur as donc pas dit que nul ici-bas ne t’aime autant que moi! Non, ce n’est pas cela; je me souviens… N’ai-je pas vu ton air irrité lorsque tu es parti? Tes amis ont voulu te séparer de moi; ils t’ont dit que je te trahissais pour un autre. À qui donc ai-je fait du mal pour avoir des ennemis? C’est que mon bonheur blessait l’envie. Nous étions si heureux! Mais tu ne l’as pas crue, cette calomnie absurde, tu l’as méprisée, puisque te voici!

La religieuse, qui s’était levée en voyant tout le monde envahir la chambre de sa malade, ouvrait de grands yeux ahuris.

– Moi te trahir! continuait la mourante, il faudrait être fou pour le croire. Est-ce que je ne suis pas ton bien, ta propriété, quelque chose de toi! Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre ni espérer d’un autre que tu ne m’aies donné déjà. Ne t’ai-je pas appartenu corps et âme dès le premier jour! Je n’ai pas lutté, va, pour me donner à toi tout entière; je sentais que j’étais née pour toi, Guy! te souviens-tu de cela? Je travaillais pour une dentellière et je ne gagnais pas de quoi vivre, toi tu m’avais dit que tu faisais ton droit et que tu n’étais pas riche. Je croyais que tu te privais pour m’assurer un peu de bien-être. Tu avais voulu faire arranger notre petite mansarde du quai Saint-Michel. Était-elle jolie avec ce frais papier à bouquets que nous avions collé nous-mêmes!

» Comme elle était gaie! De la fenêtre, on apercevait ces grands arbres des Tuileries, et en nous penchant un peu, nous pouvions voir sous les arches des ponts le coucher du soleil. Le bon temps! La première fois que nous sommes allés à la campagne ensemble, un dimanche, tu m’avais apporté une belle robe comme je n’osais en rêver et des bottines si mignonnes que je trouvais qu’il était dommage de les mettre pour marcher dehors! Mais tu m’avais trompée!

» Tu n’étais pas un pauvre étudiant. Un jour, en allant porter mon ouvrage, je te rencontrai dans une voiture superbe, derrière laquelle se tenaient de grands laquais chamarrés d’or. Je ne pouvais en croire mes yeux. Le soir, tu m’as dit la vérité, que tu étais noble, immensément riche. Oh! mon bien-aimé! Pourquoi m’avoir avoué cela?…

Avait-elle sa raison, était-ce le délire qui parlait?

De grosses larmes roulaient sur le visage ridé du comte de Commarin, et le médecin et le prêtre étaient émus de ce spectacle si douloureux d’un vieillard qui pleure comme un enfant.

La veille encore, le comte croyait son cœur bien mort, et il suffisait de cette voix pénétrante pour lui rendre les fraîches et fortes sensations de la jeunesse. Combien d’années pourtant s’étaient écoulées depuis?…

– Alors! poursuivait Mme Gerdy, il fallut abandonner le quai Saint-Michel. Tu le voulais; j’obéis malgré mes pressentiments. Tu me dis que, pour te plaire, je devais ressembler à une grande dame. Tu m’avais donné des maîtres, car j’étais si ignorante qu’à peine je savais signer mon nom. Te rappelles-tu la drôle d’orthographe de ma première lettre? Ah! Guy, que n’étais-tu, en effet, un pauvre étudiant? Depuis que je te sais si riche, j’ai perdu ma confiance, mon insouciance et ma gaieté. Si tu allais me croire avide? si tu allais imaginer que ta fortune me touche?

» Les hommes qui, comme toi, ont des millions doivent être bien malheureux! Je comprends qu’ils soient incrédules et pleins de soupçons. Sont-ils sûrs jamais si c’est eux qu’on aime ou leur argent? Ce doute affreux qui les déchire les rend défiants, jaloux et cruels. Ô mon unique ami, pourquoi avons-nous quitté notre chère mansarde? Là nous étions heureux. Que ne m’as-tu laissée toujours où tu m’avais trouvée? Ne savais-tu donc pas que la vue du bonheur blesse et irrite les hommes? Sages, nous devions cacher le nôtre comme un crime. Tu croyais m’élever, tu m’as abaissée. Tu étais fier de notre amour, tu l’as affiché. Vainement je te demandais en grâce de rester obscure et inconnue.

» Bientôt toute la ville a su que j’étais ta maîtresse. Il n’était bruit dans ton monde que de tes prodigalités pour moi. Combien je rougissais de ce luxe insolent que tu m’imposais! Tu étais content parce que ma beauté devenait célèbre; je pleurais, moi, parce que ma honte le devenait aussi. On parlait de moi comme de ces femmes qui font métier d’inspirer aux hommes les plus grandes folies. N’ai-je pas vu mon nom dans un journal? Tu allais te marier, c’est par ce journal que je l’ai appris. Malheureuse! je devais te fuir; je n’ai pas eu ce courage.

» Je me suis lâchement résignée au plus humiliant, au plus coupable des partages. Tu t’es marié, et je suis restée ta maîtresse. Oh! quel supplice, quelle soirée affreuse! J’étais seule, chez moi, dans cette chambre toute palpitante de toi, et tu en épousais une autre! Je me disais: à cette heure, une chaste et noble jeune fille va se donner à lui. Je me disais: quels serments fait cette bouche qui s’est si souvent appuyée sur mes lèvres? Souvent, depuis l’horrible malheur, je demande au bon Dieu quel crime j’ai commis pour être si impitoyablement châtiée: le crime, le voilà! Je suis restée ta maîtresse, et ta femme est morte. Je ne l’ai vue qu’une fois, quelques minutes à peine, mais elle t’a regardé, et j’ai compris qu’elle t’aimait autant que moi, Guy, c’est notre amour qui l’a tuée.

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