LAffaire Lerouge - Страница 84
– Je n’en avais jamais douté, continua Claire, mais maintenant j’en ai la preuve la plus certaine.
– Songez-vous bien à ce que vous avancez, mon enfant? interrogea le comte, dont les yeux trahissaient la défiance.
Mlle d’Arlange comprit les pensées du vieux gentilhomme. Son entretien avec M. Daburon lui avait donné de l’expérience.
– Je n’avance rien qui ne soit de la dernière exactitude, répondit-elle, et facile à vérifier. Je sors à l’instant de chez le juge d’instruction, monsieur Daburon, qui est des amis de ma grand-mère, et après ce que je lui ai révélé, il est persuadé qu’Albert n’est pas coupable.
– Il vous l’a dit, Claire! s’exclama le comte. Mon enfant, en êtes-vous sûre, ne vous trompez-vous pas?
– Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que tout le monde ignorait; qu’Albert, qui est un gentilhomme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris qu’Albert a passé avec moi, dans le jardin de ma grand-mère, toute cette soirée où le crime a été commis. Il m’avait demandé un rendez-vous…
– Mais votre parole ne peut suffire.
– Il y a des preuves, et la justice les a maintenant.
– Est-ce bien possible, grand Dieu! s’écria le comte hors de lui.
– Ah! monsieur le comte, fit amèrement Mlle d’Arlange, vous êtes comme le juge, vous avez cru l’impossible. Vous êtes son père et vous l’avez soupçonné. Vous ne le connaissez donc pas! Vous l’abandonniez sans chercher à le défendre! Ah! je n’ai pas hésité, moi!
On croit aisément à la vraisemblance de ce qu’on désire de toute son âme. M. de Commarin ne devait pas être difficile à convaincre. Sans raisonnements, sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Claire. Il partagea son assurance sans se demander si cela était sage et prudent.
Oui, il avait été accablé par la certitude du juge, il s’était dit que l’invraisemblance était vraie et il avait courbé le front. Un mot d’une jeune fille le ramenait. Albert innocent! Cette pensée descendait sur son cœur comme une rosée céleste.
Claire lui apparaissait ainsi qu’une messagère de bonheur et d’espoir. Depuis trois jours seulement, il avait mesuré la grandeur de son affection pour Albert. Il l’avait tendrement aimé, puisque jamais, malgré ses affreux soupçons sur sa paternité, il n’avait pu se résigner à l’éloigner de lui.
Depuis trois jours, le souvenir du crime imputé à ce malheureux, l’idée du châtiment qui l’attendait le tuaient. Et il était innocent!
Plus de honte, plus de procès scandaleux, plus de boue sur l’écusson; le nom de Commarin ne retentirait pas devant les tribunaux.
– Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, on va le relâcher?
– Hélas! monsieur, je demandais, moi, qu’on le mît en liberté à l’instant même. C’est juste, n’est-ce pas, puisqu’il n’est pas coupable? Mais le juge m’a répondu que ce n’était pas possible, qu’il n’est pas le maître, que le sort d’Albert dépend de beaucoup de personnes. C’est alors que je me suis décidée à venir vous demander assistance.
– Puis-je donc quelque chose?
– Je l’espère, du moins. Je ne suis qu’une pauvre fille bien ignorante, moi, et je ne connais personne au monde. Je ne sais pas ce qu’on peut faire pour qu’on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant y avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce que vous n’allez pas tout tenter, monsieur le comte, vous qui êtes son père?
– Si, répondit vivement M. de Commarin, si, et sans perdre une minute.
Depuis l’arrestation d’Albert, le comte était resté plongé dans une morne stupeur. Dans sa douleur profonde, ne voyant autour de lui que ruines et désastres, il n’avait rien fait pour secouer l’engourdissement de sa pensée. Cet homme, si actif d’ordinaire, remuant jusqu’à la turbulence, avait été stupéfié. Il se plaisait dans cet état de paralysie cérébrale qui l’empêchait de sentir la vivacité de son malheur. La voix de Claire sonna à son oreille comme la trompette de la résurrection. La nuit affreuse se dissipait, il entrevoyait une lueur à l’horizon, il retrouva l’énergie de sa jeunesse.
– Marchons, dit-il.
Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila d’une tristesse mêlée de colère.
– Mais encore, reprit-il, où? À quelle porte frapper sûrement? Dans un autre temps, je serais allé trouver le roi. Mais aujourd’hui!… Votre empereur lui-même ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il me répondrait d’attendre la décision de ces messieurs du tribunal, et qu’il ne peut rien. Attendre!… Et Albert compte les minutes avec une mortelle angoisse! Certainement on obtient justice, seulement, se la faire rendre promptement est un art qui s’enseigne dans des écoles que je n’ai pas fréquentées.
– Essayons toujours, monsieur, insista Claire, allons trouver les juges, les généraux, les ministres, que sais-je, moi! Conduisez-moi simplement, je parlerai, moi, et vous verrez si nous ne réussissons pas!
Le comte prit entre ses mains les petites mains de Claire et les retint un moment, les pressant avec une paternelle tendresse.
– Brave fille! s’écria-t-il, vous êtes une brave et courageuse fille, Claire! Bon sang ne peut mentir. Je ne vous connaissais pas. Oui, vous serez ma fille, et vous serez heureux, Albert et vous… Mais nous ne pouvons pourtant pas nous lancer comme des étourneaux. Il nous faudrait, pour m’indiquer à qui je dois m’adresser, un guide quelconque, un avocat, un avoué. Ah! s’écria-t-il, nous tenons notre affaire, Noël!…
Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris.
– C’est mon fils, répondit M. de Commarin, visiblement embarrassé, mon autre fils, le frère d’Albert. Le meilleur et le plus digne des hommes, ajouta-t-il, rencontrant fort à propos une phrase toute faite de M. Daburon. Il est avocat, il sait son Palais sur le bout du doigt, il nous renseignera.
Ce nom de Noël, ainsi jeté au milieu de cette conversation qu’enchantait l’espérance, serra le cœur de Claire. Le comte s’aperçut de son effroi.
– Soyez sans inquiétude, chère enfant, reprit-il. Noël est bon, et je vous dirai plus, il aime Albert. Ne hochez pas la tête ainsi, jeune sceptique, Noël m’a dit ici même qu’il ne croyait pas à la culpabilité d’Albert. Il m’a déclaré qu’il allait tout faire pour dissiper une erreur fatale, et qu’il voulait être son avocat.
Ces affirmations ne semblèrent pas rassurer la jeune fille. Elle se disait: qu’a-t-il donc fait pour Albert, ce Noël? Pourtant elle ne répliqua pas.
– Nous allons l’envoyer chercher, continua M. de Commarin; il est en ce moment près de la mère d’Albert, qui l’a élevé et qui se meurt.
– La mère d’Albert!
– Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui peut vous paraître une énigme. En ce moment le temps nous presse. Mais j’y pense…