LAffaire Lerouge - Страница 81

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– Eh bien? demanda-t-il, n’y tenant plus.

– Monsieur, répondit Claire, si c’est là votre plus forte preuve, elle n’existe plus. Albert a passé près de moi toute la soirée que vous dites.

– Près de vous? balbutia le juge.

– Oui, avec moi, à l’hôtel.

M. Daburon fut abasourdi. Rêvait-il? Les bras lui tombaient.

– Quoi? interrogea-t-il, le vicomte était chez vous; votre grand-mère, votre gouvernante, vos domestiques l’ont vu, lui ont parlé?

– Non, monsieur, il est venu et s’est retiré en secret. Il tenait à n’être vu de personne, il voulait se trouver seul avec moi.

– Ah!… fit le juge avec un soupir de soulagement. Il signifiait, ce soupir: «Tout s’explique. C’était aussi par trop fort. Elle veut le sauver, au risque de compromettre sa réputation. Pauvre fille! Mais cette idée lui est-elle venue subitement?» Ce «Ah!» fut interprété bien différemment par Mlle d’Arlange. Elle pensa que M. Daburon s’étonnait qu’elle eût consenti à recevoir Albert.

– Votre surprise est une injure, monsieur, dit-elle.

– Mademoiselle!…

– Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir son fiancé sans danger, sans qu’il se passe rien dont elle puisse avoir à rougir.

Elle disait cela, et en même temps elle était cramoisie, de honte, de douleur et de colère. Elle se prenait à haïr M. Daburon.

– Je n’ai point eu l’offensante pensée que vous croyez, mademoiselle, dit le magistrat. Je me demande seulement comment monsieur de Commarin est allé chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain lui donnait le droit de s’y présenter ouvertement à toute heure. Je me demande encore comment dans cette visite il a pu mettre ses vêtements dans l’état où nous les avons trouvés.

– C’est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amertume, que vous doutez de ma parole!

– Il est des circonstances, mademoiselle…

– Vous m’accusez de mensonge, monsieur. Sachez que, si nous étions coupables, nous ne descendrions pas jusqu’à nous justifier. On ne nous verra jamais ni prier ni demander grâce.

Le ton hautain et méchant de Mlle d’Arlange ne pouvait qu’indigner le juge. Comme elle le traitait! Et cela parce qu’il ne consentait pas à paraître sa dupe…

– Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévèrement, je suis magistrat et j’ai un devoir à remplir. Un crime est commis, tout me dit que monsieur Albert de Commarin est coupable, je l’arrête. Je l’interroge et je relève contre lui des indices accablants. Vous venez me dire qu’ils sont faux, cela ne suffit pas. Tant que vous vous êtes adressée à l’ami, vous m’avez trouvé bienveillant et attendri. Maintenant c’est au juge que vous parlez, et c’est le juge qui vous répond: prouvez!

– Ma parole, monsieur…

– Prouvez!…

Mlle d’Arlange se leva lentement, attachant sur le juge un regard plein d’étonnement et de soupçons.

– Seriez-vous donc heureux, monsieur, demanda-t-elle, de trouver Albert coupable? Vous serait-il donc bien doux de le faire condamner? Auriez-vous de la haine contre cet accusé dont le sort est entre vos mains, monsieur le juge? C’est qu’on le dirait presque… Pouvez-vous répondre de votre impartialité? Certains souvenirs ne pèsent-ils pas lourdement dans votre balance? Est-il sûr que ce n’est pas un rival que vous poursuivez armé de la loi?

– C’en est trop! murmurait le juge, c’en est trop!

– Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que notre situation est rare et périlleuse en ce moment? Un jour, il m’en souvient, vous m’avez déclaré votre amour. Il m’a paru sincère et profond; il m’a touchée. J’ai dû le repousser parce que j’en aimais un autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet autre est accusé d’un assassinat, et c’est vous qui êtes son juge; et je me trouve moi entre vous deux, vous priant pour lui. Accepter d’être juge, c’était consentir à être tout pour lui, et on dirait que vous êtes contre!

Chacune des phrases de Claire tombait sur le cœur de M. Daburon, comme des soufflets sur sa joue.

Était-ce bien elle qui parlait? D’où lui venait cette audace soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces paroles qui trouvaient un écho en lui?

– Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. À vous seule je puis pardonner ce que vous venez de dire. Votre ignorance des choses vous rend injuste. Vous pensez que le sort d’Albert dépend de mon bon plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n’est rien, il faut encore persuader les autres. Que je vous croie, moi, c’est tout naturel, je vous connais. Mais les autres ajouteront-ils foi à votre témoignage quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, je le crois, très vrai, mais enfin invraisemblable?

Les larmes vinrent aux yeux de Claire.

– Si je vous ai offensé injustement, monsieur, dit-elle, pardonnez-moi, le malheur rend mauvais.

– Vous ne pouvez m’offenser, mademoiselle, reprit le magistrat, je vous l’ai dit, je vous appartiens.

– Alors, monsieur, aidez-moi à prouver que ce que j’avance est exact. Je vais tout vous conter.

M. Daburon était bien convaincu que Claire cherchait à surprendre sa bonne foi. Cependant son assurance l’étonnait. Il se demandait quelle fable elle allait imaginer.

– Monsieur, commença Claire, vous savez quels obstacles a rencontrés mon mariage avec Albert. Monsieur de Commarin ne voulait pas de moi pour fille parce que je suis pauvre; je n’ai rien. Il a fallu à Albert une lutte de cinq années pour triompher des résistances de son père. Deux fois le comte a cédé, deux fois il est revenu sur une parole qui lui avait été, disait-il, extorquée. Enfin, il y a un mois il a donné de son propre mouvement son consentement. Cependant ces hésitations, ces lenteurs, ces ruptures injurieuses avaient profondément blessé ma grand-mère. Vous savez son caractère susceptible; je dois reconnaître qu’en cette circonstance elle a eu raison. Bien que le jour du mariage fût fixé, la marquise déclara qu’elle ne me compromettrait, ni ne nous ridiculiserait davantage en paraissant se précipiter au-devant d’une alliance trop considérable pour qu’on ne nous ait pas souvent accusées d’ambition. Elle décida donc que, jusqu’à la publication des bans, Albert ne serait plus admis chez elle que tous les deux jours, deux heures seulement, dans l’après-midi, et en sa présence. Nous n’avons pu la faire revenir sur sa détermination. Telle était la situation lorsque le dimanche matin on me remit un mot d’Albert. Il me prévenait que des affaires graves l’empêcheraient de venir, bien que ce fût son jour. Qu’arrivait-il qui pût le retenir? J’appréhendai quelque malheur. Le lendemain je l’attendais avec impatience, avec angoisse, quand son valet de chambre apporta à Schmidt une lettre pour moi. Dans cette lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui accorder un rendez-vous. Il fallait, me disait-il, qu’il me parlât longuement, à moi seule, sans délai. Notre avenir, ajoutait-il, dépendait de cette entrevue. Il me laissait le choix du jour et de l’heure, me recommandant bien de ne me confier à personne. Je n’hésitai pas. Je lui répondis de se trouver le mardi soir à la petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte. Pour m’avertir de sa présence, il devait frapper quand neuf heures sonneraient aux Invalides. Ma grand-mère, je le savais, avait pour ce soir-là invité plusieurs de ses amies; je pensais qu’en feignant d’être souffrante il me serait permis de me retirer, et qu’ainsi je serais libre. Je comptais bien que madame d’Arlange retiendrait Schmidt près d’elle…

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