LAffaire Lerouge - Страница 79

Изменить размер шрифта:

Le juge d’instruction essaya timidement une objection. Claire lui coupa la parole.

– Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous convaincre j’oublie que je suis une jeune fille, et que ce n’est pas à ma mère que je parle, mais à un homme? Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, monsieur, que nous nous aimons et que nous nous le sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissimulé une seule de mes pensées, il ne m’a pas caché une des siennes. Depuis quatre ans, nous n’avons pas eu l’un pour l’autre de secret; il vivait en moi comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien il est digne d’être aimé. Seule, je sais tout ce qu’il y a de grandeur d’âme, de noblesse de pensée, de générosité de sentiments en celui que vous faites si facilement un assassin. Et je l’ai vu bien malheureux cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. Il est comme moi, seul en ce monde; son père ne l’a jamais aimé. Appuyés l’un sur l’autre, nous avons traversé de tristes jours. Et c’est à cette heure que nos épreuves finissent qu’il serait devenu criminel! Pourquoi, dites-le-moi, pourquoi?

– Ni le nom ni la fortune du comte de Commarin ne lui appartenaient, mademoiselle, et il l’a su tout à coup. Seule, une vieille femme pouvait le dire. Pour garder sa situation, il l’a tuée.

– Quelle infamie! s’écria la jeune fille, quelle calomnie honteuse et maladroite! Je la sais, monsieur, cette histoire de grandeur écroulée; lui-même est venu me l’apprendre. C’est vrai, depuis trois jours ce malheur l’accablait. Mais, s’il était consterné, c’était pour moi bien plus que pour lui. Il se désolait en pensant que peut-être je serais affligée quand il m’avouerait qu’il ne pouvait plus me donner tout ce que rêvait son amour. Moi affligée! Eh! que me font ce grand nom et cette fortune immense! Je leur ai dû le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc pour cela que je l’aime! Voilà ce que j’ai répondu. Et lui, si triste, il a aussitôt recouvré sa gaieté. Il m’a remerciée disant: «Vous m’aimez, le reste n’est plus rien.» Je lui ai fait alors une querelle pour avoir douté de moi. Et après cela il serait allé assassiner lâchement une vieille femme! Vous n’oseriez le répéter.

Mlle d’Arlange s’arrêta, un sourire de victoire sur les lèvres. Il signifiait, ce sourire: «Enfin, je l’emporte, vous êtes vaincu; à tout ce que je viens de vous dire, que répondre?»

Le juge d’instruction ne laissa pas longtemps cette riante illusion à la malheureuse enfant. Il ne s’apercevait pas de ce que son insistance avait de cruel et de choquant. Toujours la même idée! Persuader Claire, c’était justifier sa conduite!

– Vous ne savez pas, mademoiselle, reprit-il, quels vertiges peuvent faire chanceler la raison d’un honnête homme. C’est à l’instant où une chose nous échappe que nous comprenons bien l’immensité de sa perte. Dieu me préserve de douter de ce que vous me dites! mais représentez-vous la grandeur de la catastrophe qui frappait monsieur de Commarin. Savez-vous si, en vous quittant, il n’a pas été pris du désespoir, et à quelles extrémités il l’a conduit! Il peut avoir eu une heure d’égarement et agir sans la conscience de son action… Peut-être est-ce ainsi qu’il faut expliquer le crime.

Le visage de Mlle d’Arlange se couvrit d’une pâleur mortelle et exprima la plus profonde terreur. Le juge put croire que le doute effleurait enfin ses nobles et pures croyances.

– Il aurait donc été fou! murmura-t-elle.

– Peut-être, répondit le juge, et cependant les circonstances du crime dénotent une savante préméditation. Croyez-moi donc, mademoiselle, doutez. Attendez en priant l’issue de cette affreuse affaire. Écoutez ma voix, c’est celle d’un ami. Jadis vous avez eu en moi la confiance qu’une fille accorde à son père, vous me l’avez dit: ne repoussez pas mes conseils. Gardez le silence, attendez. Cachez à tous votre légitime douleur, vous pourriez plus tard vous repentir de l’avoir laissée éclater. Jeune, sans expérience, sans guide, sans mère, hélas! vous avez mal placé vos premières affections…

– Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajouta-t-elle, vous parlez comme le monde, ce monde prudent et égoïste que je méprise et que je hais.

– Pauvre enfant! continua M. Daburon, impitoyable avec sa compassion, malheureuse jeune fille! Voici votre première déception. On n’en saurait imaginer de plus terrible; peu de femmes sauraient l’accepter. Mais vous êtes jeune, vous êtes vaillante, votre vie ne sera point brisée. Plus tard, vous aurez horreur du crime. Il n’est pas, je le sais par moi-même, de blessure que le temps ne cicatrise…

Claire avait beau prêter toute son attention aux paroles du juge, elles arrivaient à son esprit comme un bruit confus, et le sens lui en échappait.

– Je ne vous comprends plus, monsieur, interrompit-elle; quel conseil me donnez-vous donc?

– Le seul que dicte la raison et que me puisse inspirer mon affection pour vous, mademoiselle. Je vous parle en frère tendre et dévoué. Je vous dis: courage, Claire, résignez-vous au plus douloureux, au plus immense sacrifice que puisse exiger l’honneur d’une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour profané, mais renoncez-y. Priez Dieu qu’Il vous envoie l’oubli. Celui que vous avez aimé n’est plus digne de vous.

Le juge s’arrêta un peu effrayé. Mlle d’Arlange était devenue livide.

Mais, si le corps ployait, l’âme tenait bon encore.

– Vous disiez tout à l’heure, murmura-t-elle, qu’il n’a pu commettre ce forfait que dans un moment d’égarement, dans un accès de folie…

– Oui, cela est admissible.

– Mais alors, monsieur, n’ayant su ce qu’il faisait, il ne serait pas coupable.

Le juge d’instruction oublia certaine question inquiétante qu’il se posait un matin, dans son lit, après sa maladie.

– Ni la justice ni la société, mademoiselle, répondit-il, ne peuvent apprécier cela. À Dieu seul, qui voit au fond des cœurs, il appartient de juger, de décider ces questions qui passent l’entendement humain. Pour nous, monsieur de Commarin est criminel. Il se peut qu’en raison de certaines considérations on adoucisse le châtiment, l’effet moral sera le même. Il se peut qu’on l’acquitte, et je le désire sans l’espérer, il n’en restera pas moins indigne. Toujours il gardera la flétrissure, la tache du sang lâchement versé. Résignez-vous donc.

Mlle d’Arlange arrêta le magistrat d’un regard qu’enflammait le plus vif ressentiment.

– C’est-à-dire! s’écria-t-elle, que vous me conseillez de l’abandonner à son malheur! Tout le monde va s’éloigner de lui et votre prudence m’engage à faire comme tout le monde. Les amis agissent ainsi, m’a-t-on dit, quand un de leurs amis est tombé, les femmes non. Regardez autour de vous; si humilié, si malheureux, si déchu que soit un homme, près de lui vous trouverez la femme qui soutient et console. Quand le dernier des amis s’est enfui courageusement, quand le dernier des parents s’est retiré, la femme reste.

Le juge regrettait de s’être laissé entraîner un peu loin peut-être: l’exaltation de Claire l’effrayait. Il essaya, mais en vain, de l’interrompre.

Оригинальный текст книги читать онлайн бесплатно в онлайн-библиотеке Knigger.com