LAffaire Lerouge - Страница 78
Elle s’avança calme et digne, et tendit sa main au magistrat selon cette mode anglaise que certaines femmes peuvent faire si gracieuse.
– Nous sommes toujours amis, n’est-ce pas? dit-elle avec un triste sourire.
Le magistrat n’osa pas prendre cette main qu’on lui tendait dégantée. C’est à peine s’il l’effleura du bout de ses doigts comme s’il eût craint une commotion trop forte.
– Oui, répondit-il à peine distinctement; je vous suis toujours dévoué. Mlle d’Arlange s’assit dans la vaste bergère où deux nuits auparavant le père Tabaret combinait l’arrestation d’Albert.
M. Daburon demeura debout, appuyé contre la haute tablette de son bureau.
– Vous savez pourquoi je viens? interrogea la jeune fille.
De la tête il fit signe que oui.
Il ne le devinait que trop en effet, et il se demandait s’il saurait résister aux supplications d’une telle bouche. Qu’allait-elle vouloir de lui? que pouvait-il lui refuser? Ah! s’il avait prévu!… Il ne revenait pas de sa surprise.
– Je ne sais cette horrible histoire que d’hier, poursuivit Claire; on avait jugé prudent de me la cacher, et sans ma dévouée Schmidt, j’ignorerais tout encore. Quelle nuit j’ai passée! D’abord j’ai été épouvantée, mais lorsqu’on m’a dit que tout dépendait de vous, mes terreurs ont été dissipées. C’est pour moi, n’est-ce pas, que vous vous êtes chargé de cette affaire? Oh! vous êtes bon, je le sais. Comment pourrai-je jamais vous exprimer toute ma reconnaissance…
Quelle humiliation pour l’honnête magistrat que ce remerciement si plein d’effusion! Oui, il avait au début pensé à Mlle d’Arlange, mais depuis!… Il baissa la tête pour éviter ce beau regard de Claire, si candide et si hardi.
– Ne me remerciez pas, mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai pas les droits que vous croyez à votre gratitude.
Claire avait été tout d’abord trop troublée elle-même pour remarquer l’agitation du magistrat. Le tremblement de sa voix attira son attention; seulement elle ne pouvait en soupçonner la cause. Elle pensa que sa présence réveillait les plus douloureux souvenirs; que sans doute il l’aimait encore et qu’il souffrait. Cette idée l’affligea et la rendit honteuse.
– Et moi, monsieur, reprit-elle, je veux vous bénir quand même. Qui sait si j’aurais pu prendre sur moi d’aller voir un autre juge, de parler à un inconnu? Puis, quel compte, cet autre ne me connaissant pas, aurait-il tenu de mes paroles? Tandis que vous, si généreux, vous allez me rassurer, me dire par quel affreux malentendu il a été arrêté comme un malfaiteur et mis en prison.
– Hélas! soupira le magistrat si bas que Claire l’entendit à peine et ne comprit pas le sens terrible de cette exclamation.
– Avec vous, continua-t-elle, je n’ai pas peur. Vous êtes mon ami, vous me l’avez dit. Vous ne repousserez pas ma prière. Rendez-lui la liberté bien vite. Je ne sais pas au juste de quoi on l’accuse, mais je vous jure qu’il est innocent.
Claire parlait en personne sûre de soi, qui ne voit nul obstacle au désir tout simple et tout naturel qu’elle exprime. Une assurance formelle, donnée par elle, devait suffire amplement. D’un mot, M. Daburon allait tout réparer. Le juge se taisait. Il admirait cette sainte ignorance de toute chose, cette confiance naïve et candide qui ne doute de rien. Elle avait commencé par le blesser, sans le savoir, il est vrai; il ne s’en souvenait plus.
Il était vraiment honnête entre tous, bon entre les meilleurs, et la preuve, c’est qu’au moment de dévoiler la fatale réalité il frissonnait. Il hésitait à prononcer les paroles dont le souffle pareil à un tourbillon allait renverser le fragile édifice du bonheur de cette jeune fille. Lui humilié, lui dédaigné, il allait avoir sa revanche et il n’éprouvait pas le plus léger tressaillement d’une honteuse mais trop explicable satisfaction.
– Et si je vous disais, mademoiselle, commença-t-il, que monsieur Albert n’est pas innocent!
Elle se leva à demi, protestant du geste. Il poursuivit:
– Si je vous disais qu’il est coupable!…
– Oh! monsieur, interrompit Claire, vous ne le pensez pas!
– Je le pense, mademoiselle, prononça le magistrat d’une voix triste, et j’ajouterai que j’en ai la certitude morale.
Claire regardait le juge d’instruction d’un air de stupeur profonde. Était-ce bien lui qui parlait ainsi? Entendait-elle bien? Comprenait-elle? Certes, elle en doutait. Répondait-il sérieusement? Ne l’abusait-il pas par un jeu indigne et cruel? Elle se le demandait avec une sorte d’égarement, car tout lui paraissait possible, probable, plutôt que ce qu’il disait.
Lui, n’osant lever les yeux, continuait d’un ton qui exprimait la plus sincère pitié:
– Je souffre cruellement pour vous, mademoiselle, en ce moment. Pourtant, j’aurai le désolant courage de vous dire la vérité, et vous celui de l’entendre. Mieux vaut que vous appreniez tout de la bouche d’un ami. Rassemblez donc toute votre énergie, affermissez votre âme si noble contre le plus horrible malheur. Non, il n’y a pas de malentendu; non, la justice ne se trompe pas. Monsieur le vicomte de Commarin est accusé d’un assassinat, et tout, m’entendez-vous, tout prouve qu’il l’a commis.
Comme un médecin qui verse goutte à goutte un breuvage dangereux, M. Daburon avait prononcé lentement, mot à mot, cette dernière phrase. Il épiait de l’œil les conséquences, prêt à s’arrêter si l’effet en était trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille craintive à l’excès, d’une sensibilité presque maladive, pût écouter sans faiblir une pareille révélation. Il s’attendait à une explosion de désespoir, à des larmes, à des cris déchirants. Peut-être s’évanouirait-elle, et il se tenait prêt à appeler la bonne Schmidt.
Il se trompait. Claire se leva comme mue par un ressort, admirable d’énergie et de vaillance. La flamme de l’indignation empourprait sa joue et avait séché ses larmes.
– C’est faux! s’écria-t-elle, et ceux qui disent cela ont menti. Il ne peut pas… non, il ne peut pas être un assassin. Il serait là, monsieur, et lui-même il me dirait: «C’est vrai!» que je refuserais de le croire, je crierais encore: «C’est faux!…»
– Il n’a pas encore avoué, continua le juge, mais il avouera. Et quand même!… Il y a plus de preuves qu’il n’en faut pour le faire condamner. Les charges qui s’élèvent contre lui sont aussi impossibles à nier que le jour qui nous éclaire…
– Eh bien! moi, interrompit Mlle d’Arlange d’une voix où vibrait toute son âme, je vous affirme, je vous répète que la justice se trompe. Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénégation du juge, oui, il est innocent. J’en serais sûre et je le proclamerais alors même que toute la terre se lèverait pour l’accuser avec vous. Ne voyez-vous donc pas que je le connais mieux qu’il ne peut se connaître lui-même, que ma foi en lui est absolue comme celle que j’ai en Dieu, que je douterais de moi avant de douter de lui!…