LAffaire Lerouge - Страница 77

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– Ah! si elle pouvait parler!

Il répondit:

– Ce serait un grand bonheur pour moi. Depuis le matin, M. Daburon n’avait pas obtenu le moindre avantage. Il en était à s’avouer l’insuccès de sa comédie, et voilà que cette dernière tentative échouait. L’impassible résignation du prévenu mit le comble à l’exaspération de cet homme si sûr de son fait. Son dépit fut visible pour tous, lorsque, quittant subitement son patelinage, il donna durement l’ordre de reconduire le prévenu en prison.

– Je saurai bien le contraindre à avouer! grondait-il entre ses dents.

Peut-être regrettait-il ces gentils instruments d’instruction du moyen âge, qui faisaient dire au prévenu tout ce qu’on voulait. Jamais, pensait-il, on n’avait rencontré de coupable de cette trempe. Que pouvait-il raisonnablement attendre de son système de dénégation à outrance? Cette obstination, absurde en présence de preuves acquises, agaçait le juge jusqu’à la fureur. Albert confessant son crime l’aurait trouvé disposé à la commisération; le niant, il se heurtait à un implacable ennemi.

C’est que la fausseté de la situation dominait et aveuglait ce magistrat si naturellement bon et généreux. Après avoir souhaité Albert innocent, il le voulait absolument coupable à cette heure. Et cela pour cent raisons qu’il était impuissant à analyser. Il se souvenait trop d’avoir eu le vicomte de Commarin comme rival et d’avoir failli l’assassiner. Ne s’était-il pas repenti jusqu’au remords d’avoir signé le mandat d’arrestation et d’être resté chargé de l’instruction? L’incompréhensible revirement de Tabaret était encore un grief.

Tous ces motifs réunis inspiraient à M. Daburon une animosité fiévreuse et le poussaient dans la voie où il s’était engagé. Désormais c’était moins la preuve de la culpabilité d’Albert qu’il poursuivait que la justification de sa conduite à lui, juge. L’affaire s’envenimait comme une question personnelle.

En effet, le prévenu innocent, il devenait inexcusable à ses propres yeux. Et à mesure qu’il se faisait des reproches plus vifs, et que grandissait le sentiment de ses torts, il était plus disposé à tout tenter pour convaincre cet ancien rival, à abuser même de son pouvoir. La logique des événements l’entraînait. Il semblait que son honneur même fût en jeu, et il déployait une activité passionnée qu’on ne lui avait jamais vue pour aucune autre instruction.

Toute la journée du dimanche, M. Daburon la passa à écouter les rapports des agents à Bougival.

Ils s’étaient donnés, affirmaient-ils, beaucoup de mal; pourtant, ils ne rapportaient aucun renseignement nouveau.

Ils avaient bien ouï parler d’une femme qui prétendait, disait-on, avoir vu l’assassin sortir de chez la veuve Lerouge; mais cette femme, personne n’avait pu la leur désigner positivement ni leur dire son nom.

Mais tous croyaient de leur devoir d’apprendre au juge qu’une enquête se poursuivait en même temps que la leur. Elle était dirigée par le père Tabaret, qui parcourait le pays en tous sens dans un cabriolet attelé d’un cheval très rapide. Il avait dû agir avec une furieuse promptitude, car partout où ils s’étaient présentés on l’avait déjà vu. Il paraissait avoir sous ses ordres une douzaine d’hommes dont quatre au moins appartenaient pour sûr à la rue de Jérusalem. Tous les agents l’avaient rencontré, et il avait parlé à tous. À l’un il avait dit:

– Comment diable montrez-vous ainsi cette photographie? Dans quatre jours vous allez être accablé de témoins qui, pour gagner trois francs, vous dépeindront à qui mieux mieux votre portrait.

Il avait appelé un autre agent sur la grand-route et s’était moqué de lui.

– Vous êtes naïf! lui avait-il crié, de chercher un homme qui se cache sur le chemin de tout le monde: regardez donc à côté, et vous trouverez.

Enfin, il en avait accosté deux qui se trouvaient ensemble dans un café de Bougival et il les avait pris à part.

– Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, il est venu par Chatou. Trois personnes l’ont vu, deux facteurs du chemin de fer et une troisième personne dont le témoignage sera décisif, car elle lui a parlé. Il fumait.

M. Daburon entra dans une telle colère contre le père Tabaret que, sur-le-champ, il partit pour Bougival, bien décidé à ramener à Paris le trop zélé bonhomme, se réservant, en outre, de lui faire plus tard donner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage fut inutile. Tabaret, le cabriolet, le cheval rapide et les douze hommes avaient disparu ou du moins furent introuvables.

En rentrant chez lui, très fatigué et aussi mécontent que possible, le juge d’instruction trouva cette dépêche du chef de la brigade de sûreté; elle disait beaucoup en peu de mots:

Rouen, dimanche.

L’homme est trouvé. Ce soir, partons pour Paris. Témoignage précieux.

Gévrol

XV

Le lundi matin, dès neuf heures, M. Daburon se disposait à partir pour le Palais, où il comptait trouver Gévrol et son homme et peut-être le père Tabaret.

Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque son domestique vint le prévenir qu’une jeune dame, accompagnée d’une femme plus âgée, demandait à lui parler.

Elle n’avait pas voulu donner son nom, disant qu’elle ne le déclinerait que si cela était absolument indispensable pour être reçue.

– Faites entrer, répondit le juge.

Il pensait que ce devait être quelque parente de l’un des prévenus dont il instruisait l’affaire lorsque était arrivé le crime de La Jonchère. Il se promettait d’expédier bien vite l’importune. Il était debout devant sa cheminée et cherchait une adresse dans une coupe précieuse remplie de cartes de visite. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, un froufrou d’une robe de soie glissant le long de l’huisserie, il ne prit pas la peine de se déranger et ne daigna même pas tourner la tête. Il se contenta de jeter dans la glace un regard indifférent. Mais aussitôt il recula avec un mouvement d’effroi, comme s’il eût entrevu un fantôme. Dans son trouble, il lâcha la coupe, qui tomba bruyamment sur le marbre du foyer où elle se brisa en mille morceaux.

– Claire! balbutia-t-il. Claire!…

Et, comme s’il eût craint également, et d’être le jouet d’une illusion, et de voir celle dont il prononçait le nom, il se retourna lentement.

C’était bien Mlle d’Arlange.

Cette jeune fille si fière et si farouche à la fois avait pu s’enhardir jusqu’à venir chez lui, seule ou autant dire, car sa gouvernante, qu’elle laissait dans l’antichambre, ne pouvait compter. Elle obéissait à un sentiment bien puissant, puisqu’il lui faisait oublier sa timidité habituelle.

Jamais, même en ce temps où la voir était son bonheur, elle ne lui avait paru plus sublime. Sa beauté, voilée d’ordinaire par une douce mélancolie, rayonnait et resplendissait. Ses traits avaient une animation qu’il ne leur connaissait pas. Dans ses yeux, rendus plus brillants par des larmes récentes mal essuyées encore, éclatait la plus généreuse résolution. On sentait qu’elle avait la conscience d’accomplir un grand devoir et qu’elle le remplissait noblement, sinon avec joie, du moins avec cette simplicité qui à elle seule est de l’héroïsme.

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