LAffaire Lerouge - Страница 76
M. Daburon rejeta cette prière. Il déclara que pour le moment le prévenu continuerait à rester au secret le plus absolu.
En manière de consolation, il ajouta que dans trois ou quatre jours peut-être il serait possible de revenir sur cette décision, les motifs qui la déterminaient n’existant plus.
– Votre refus m’est cruel, monsieur, dit le père Tabaret, cependant je le comprends et je m’incline.
Ce fut sa seule plainte, et presque aussitôt il se retira, craignant de ne plus rester maître de son irritation.
Il sentait qu’outre l’immense bonheur de sauver un innocent compromis par son imprudence, il éprouverait une jouissance indicible à se venger de l’entêtement du juge.
– Trois ou quatre jours, murmurait-il, c’est-à-dire trois ou quatre siècles pour l’infortuné qui est en prison. Il en parle bien à l’aise, le cher magistrat! Il faut que d’ici là j’aie fait éclater la vérité.
Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n’en demandait pas davantage pour arracher un aveu à Albert, ou tout au moins pour le forcer à se départir de son système.
Le malheur de la prévention était de ne pouvoir produire aucun témoin ayant aperçu le prévenu dans la soirée du Mardi gras.
Une seule déposition en ce sens devait avoir une importance si capitale, que M. Daburon, dès que le père Tabaret l’eut laissé libre, tourna tous ses efforts de ce côté.
Il pouvait espérer beaucoup encore; on était seulement au samedi, le jour du meurtre était assez remarquable pour préciser les souvenirs, et on n’avait pas eu le temps de procéder à une enquête en règle.
Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sûreté furent dirigés sur Bougival, munis de cartes photographiées d’Albert. Ils devaient battre tout le pays entre Rueil et La Jonchère, chercher, s’informer, interroger, se livrer aux plus exactes et aux plus minutieuses investigations. Les photographies facilitaient singulièrement leur tâche. Ils avaient ordre de les montrer partout et à tous et même d’en laisser une douzaine dans le pays, puisqu’on en possédait une assez grande quantité. Il était impossible que par une soirée où il y a tant de monde dehors, personne n’eût rencontré l’original du portrait, soit à la gare de Rueil, soit enfin sur un des chemins qui conduisent à La Jonchère, la grande route et le sentier du bord de l’eau.
Ces dispositions arrêtées, le juge d’instruction se rendit au Palais et envoya chercher son prévenu.
Déjà, dans la matinée, il avait reçu un rapport l’informant, heure par heure, des faits, gestes et dires du prisonnier habilement espionné. Rien en lui, déclarait le compte rendu, ne décelait le coupable. Il avait paru fort triste, mais non accablé. Il n’avait point crié, ni menacé, ni maudit la justice, ni même parlé d’erreur fatale. Après avoir mangé légèrement, il s’était approché de la fenêtre de sa cellule et y était resté appuyé plus d’une grande heure. Ensuite il s’était couché et avait paru dormir paisiblement.
Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, quand le prévenu entra dans son cabinet.
C’est qu’Albert n’avait plus rien du malheureux qui la veille, étourdi par la multiplicité des charges, surpris par la rapidité des coups, se débattait sous le regard du juge d’instruction et semblait près de défaillir. Innocent ou coupable, son parti était pris. Sa physionomie ne laissait aucun doute à cet égard. Ses yeux exprimaient bien cette résolution froide d’un sacrifice librement consenti, et une certaine hauteur qu’on pouvait prendre pour du dédain, mais qu’expliquait un généreux ressentiment de l’injure. En lui on retrouvait l’homme sûr de lui que le malheur fait chanceler, mais qu’il ne renverse pas.
À cette contenance, le juge comprit qu’il devait changer ses batteries. Il reconnaissait une de ces natures que l’attaque provoque à la résistance et que la menace affermit. Renonçant à l’effrayer, il essaya de l’attendrir. C’est une tactique banale, mais qui réussit toujours, comme au théâtre certains effets larmoyants. Le coupable qui a bandé son énergie pour soutenir le choc de l’intimidation se trouve sans force contre les patelinages d’une indulgence d’autant plus grande qu’elle est moins sincère. Or, l’attendrissement était le triomphe de M. Daburon. Que d’aveux il avait su soutirer avec quelques pleurs! Pas un comme lui ne savait pincer ces vieilles cordes qui vibrent encore dans les cœurs les plus pourris: l’honneur, l’amour, la famille.
Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout ému de la compassion la plus vive. Infortuné! combien il devait souffrir, lui dont la vie entière avait été comme un long enchantement! Que de ruines tout à coup autour de lui! Qui donc aurait pu prévoir cela, autrefois, lorsqu’il était l’espérance unique d’une opulente et illustre maison? Évoquant le passé, le juge s’arrêtait à ces réminiscences si touchantes de la première jeunesse et remuait les cendres de toutes les affections éteintes. Usant et abusant de ce qu’il savait de la vie du prévenu, il le martyrisait par les plus douloureuses allusions à Claire. Comment s’obstinait-il à porter seul son immense infortune; n’avait-il donc en ce monde une personne qui s’estimerait heureuse de l’adoucir? Pourquoi ce silence farouche? Ne devait-il pas se hâter de rassurer celle dont la vie était suspendue à la sienne? Que fallait-il pour cela? Un mot. Alors il serait, sinon libre, du moins rendu au monde, la prison deviendrait un séjour habitable, plus de secret, ses amis le visiteraient, il recevrait qui bon lui semblerait.
Ce n’était plus le juge qui parlait, c’était un père qui pour son enfant garde quand même au fond de son cœur des trésors d’indulgence.
M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un moment, se supposer à la place d’Albert. Qu’aurait-il fait après la terrible révélation? C’est à peine s’il osait s’interroger. Il comprenait le meurtre de la veuve Lerouge, il se l’expliquait, il l’excusait presque. Autre traquenard. C’était un de ces crimes que la société peut, sinon oublier, du moins pardonner jusqu’à un certain point, parce que le mobile n’a rien de honteux. Quel tribunal ne trouverait des circonstances pour une heure de délire si compréhensible? Puis, le premier, le plus grand coupable n’était-il pas le comte de Commarin? N’était-ce pas lui dont la folie avait préparé ce terrible dénouement? Son fils était victime de la fatalité, et il fallait surtout le plaindre.
Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cherchant les choses les plus propres, selon lui, à amollir le cœur endurci d’un assassin. Et toujours la conclusion était qu’il serait sage d’avouer. Mais il prodigua sa rhétorique absolument comme le père Tabaret avait prodigué la sienne, en pure perte. Albert ne paraissait aucunement touché; ses réponses étaient d’un laconisme extrême. Il commença et finit de même que la première fois en protestant de son innocence.
Une épreuve qu’on a vue souvent donner des résultats restait à tenter.
Dans cette même journée du samedi, Albert fut mis en présence du cadavre de la veuve Lerouge. Il parut impressionné par ce lugubre spectacle, mais non plus que le premier venu forcé de contempler la victime d’un assassinat quatre jours après le crime. Un des assistants ayant dit: