LAffaire Lerouge - Страница 75
Revenant alors à Albert, le père Tabaret pesait les charges qui s’élevaient contre ce jeune homme et évaluait les chances qui lui restaient.
– Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne vois que le hasard et moi, c’est-à-dire zéro pour le moment. Quant aux charges, elles sont innombrables. Cependant, ne nous montons pas la tête. C’est moi qui les ai amassées, je sais ce qu’elles valent: à la fois tout et rien. Que prouvent des indices, si frappants qu’ils soient, en ces circonstances où on doit se défier même du témoignage de ses sens? Albert est victime de coïncidences inexplicables, mais un mot peut les expliquer. On en a vu bien d’autres! C’était pis dans l’affaire de mon petit tailleur. À cinq heures il achète un couteau qu’il montre à dix de ses amis en disant: «Voilà pour ma femme, qui est une coquine et qui me trompe avec mes garçons.» Dans la soirée, les voisins entendent une dispute terrible entre les époux, des cris, des menaces, des trépignements, des coups, puis subitement tout se tait. Le lendemain, le tailleur avait disparu de son domicile et on trouve la femme morte avec ce même couteau enfoncé jusqu’au manche entre les deux épaules. Eh bien! ce n’était pas le mari qui l’y avait planté, c’était un amant jaloux. Après cela, que croire? Albert, il est vrai, ne veut pas donner l’emploi de sa soirée. Cela ne me regarde pas. La question pour moi n’est pas d’indiquer où il était, mais de prouver qu’il n’était point à La Jonchère. Peut-être est-ce Gévrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du plus profond de mon cœur. Oui, Dieu veuille qu’il réussisse! Qu’il m’accable après des quolibets les plus blessants, ma vanité et ma sotte présomption ont bien mérité ce faible châtiment. Que ne donnerais-je pas pour le savoir en liberté! La moitié de ma fortune serait un mince sacrifice. Si j’allais échouer! Si, après avoir fait le mal, je me trouvais impuissant pour le bien!…
Le père Tabaret se coucha tout frissonnant de cette dernière pensée.
Il s’endormit, et il eut un épouvantable cauchemar.
Perdu dans la foule ignoble, qui, les jours où la société se venge, se presse sur la place de la Roquette et se fait un spectacle des dernières convulsions d’un condamné à mort, il assistait à l’exécution d’Albert. Il apercevait le malheureux, les mains liées derrière le dos, le col de sa chemise rabattu, gravissant appuyé sur un prêtre les roides degrés de l’échelle de l’échafaud. Il le voyait debout sur la plate-forme fatale, promenant son fier regard sur l’assemblée terrifiée. Bientôt les yeux du condamné rencontraient les siens, et, ses cordes se brisant, il le désignait, lui, Tabaret, à la foule, en disant d’une voix forte: «Celui-là est mon assassin!» Aussitôt une clameur immense s’élevait pour le maudire. Il voulait fuir, mais ses pieds étaient cloués au sol; il essayait de fermer au moins les yeux, il ne pouvait, une force inconnue et irrésistible le contraignait à regarder. Puis Albert s’écriait encore: «Je suis innocent, le coupable est…!» Il prononçait un nom, la foule répétait ce nom, et il ne l’entendait pas, il lui était impossible de le retenir. Enfin la tête du condamné tombait…
Le bonhomme poussa un grand cri et s’éveilla trempé d’une sueur glacée. Il lui fallut un peu de temps pour se convaincre que rien n’était réel de ce qu’il venait de voir et d’entendre, et qu’il se trouvait bien chez lui, dans son lit. Ce n’était qu’un rêve! Mais les rêves, parfois, sont, dit-on, des avertissements du Ciel. Son imagination était à ce point frappée, qu’il fit des efforts inouïs pour se rappeler le nom du coupable prononcé par Albert. N’y parvenant pas, il se leva et ralluma sa bougie; l’obscurité lui faisait peur, la nuit se peuplait de fantômes. Il n’était plus pour lui question de sommeil. Obsédé par ses inquiétudes, il s’accablait des plus fortes injures et se reprochait amèrement des occupations qui jusqu’alors avaient fait ses délices. Pauvre humanité!
Il était fou à lier évidemment le jour où il s’était mis en tête d’aller chercher de l’ouvrage rue de Jérusalem. Belle et noble besogne, en vérité, pour un homme de son âge, bon bourgeois de Paris, riche et estimé de tous! Et dire qu’il avait été fier de ses exploits, qu’il s’était glorifié de sa subtilité, qu’il avait vanté la finesse de son flair, qu’il tirait vanité de ce sobriquet ridicule de Tirauclair! Vieil idiot! qu’avait-il à gagner à ce métier de chien de chasse? Tous les désagréments du monde et le mépris de ses amis, sans compter le danger de contribuer à la condamnation d’un innocent. Comment n’avait-il pas été guéri par l’affaire du petit tailleur?
Récapitulant les petites satisfactions obtenues dans le passé et les comparant aux angoisses actuelles, il se jurait qu’on ne l’y prendrait plus. Albert sauvé, il chercherait des distractions moins périlleuses et plus généralement appréciées. Il romprait des relations dont il rougissait, et, ma foi! la police et la justice s’arrangeraient sans lui.
Enfin, le jour qu’il attendait avec une fébrile impatience parut.
Pour user le temps, il s’habilla lentement, avec beaucoup de soin, s’efforçant d’occuper son esprit à des détails matériels, cherchant à se tromper sur l’heure, regardant vingt fois si sa pendule n’était pas arrêtée.
Malgré toutes ces lenteurs, il n’était pas huit heures lorsqu’il se fit annoncer chez le juge, le priant d’excuser en faveur de la gravité des motifs une visite trop matinale pour n’être pas indiscrète.
Les excuses étaient superflues. On ne dérangeait pas M. Daburon à huit heures du matin. Déjà il était à la besogne. Il reçut avec sa bienveillance habituelle le vieux volontaire de la police, et même le plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui donc lui aurait cru les nerfs si sensibles? Sans doute la nuit avait porté conseil. Était-il revenu à des idées plus saines, ou bien avait-il mis la main sur le vrai coupable?
Ce ton léger, chez un magistrat qu’on accusait d’être grave jusqu’à la tristesse, navra le bonhomme. Ce persiflage ne cachait-il pas un parti pris de négliger tout ce qu’il pourrait dire? Il le crut, et c’est sans la moindre illusion qu’il commença son plaidoyer.
Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute l’énergie d’une conviction réfléchie. Il s’était adressé au cœur, il parla à la raison. Mais, bien que le doute soit essentiellement contagieux, il ne réussit ni à ébranler ni à entamer le juge. Ses plus forts arguments s’émoussaient contre une conviction absolue comme des boulettes de mie de pain sur une cuirasse. Et il n’y avait à cela rien de surprenant.
Le père Tabaret n’avait pour s’appuyer qu’une théorie subtile, des mots. M. Daburon possédait des témoignages palpables, des faits. Et telle était cette cause, que toutes les raisons invoquées par le bonhomme pour justifier Albert pouvaient se retourner contre lui et affirmer sa culpabilité.
Un échec chez le juge entrait trop dans les prévisions du père Tabaret pour qu’il en parût inquiet ou découragé.
Il déclara que pour le moment il n’insisterait pas davantage; il avait pleine confiance dans les lumières et dans l’impartialité de monsieur le juge d’instruction; il lui suffisait de l’avoir mis en garde contre des présomptions que lui-même, malheureusement, avait pris à tâche d’inspirer.
Il allait, ajouta-t-il, s’occuper de recueillir de nouveaux indices. On n’était qu’au début de l’instruction et on ignorait bien des choses, jusqu’au passé de la veuve Lerouge. Que de faits pouvaient se révéler! Savait-on quel témoignage apporterait l’homme aux boucles d’oreilles poursuivi par Gévrol? Tout en enrageant au fond, et en mourant d’envie d’injurier et de battre celui qu’intérieurement il qualifiait de «magistrat inepte», le père Tabaret se faisait humble et doux. C’est qu’il voulait rester au courant des démarches de l’instruction et être informé du résultat des interrogatoires à venir. Enfin, il termina en demandant la grâce de communiquer avec Albert; il pensait que ses services avaient pu mériter cette faveur insigne. Il souhaitait l’entretenir sans témoins dix minutes seulement.