LAffaire Lerouge - Страница 71

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M. Clergeot n’est pas plus usurier que le père de M. Jourdain n’était marchand. Seulement, comme il a beaucoup d’argent et qu’il est fort obligeant, il en prête à ses amis, et, en récompense de ce service, il consent à recevoir des intérêts qui peuvent varier entre quinze et cinq cents pour cent.

Excellent homme, il affectionne positivement ses pratiques, et sa probité est généralement appréciée. Jamais il n’a fait saisir un débiteur; il préfère le poursuivre sans trêve et sans relâche pendant dix ans et lui arracher bribe à bribe ce qui lui est dû.

Il doit demeurer vers le haut de la rue de la Victoire. Il n’a pas de magasin et pourtant il vend de toutes choses vendables et de quelques autres encore que la loi ne reconnaît pas comme marchandises, toujours pour être utile au prochain. Parfois il affirme qu’il n’est pas très riche. C’est possible. Il est fantasque, plus encore qu’avide, et effroyablement hardi. Facile à la poche quand on lui convient, il ne prêterait pas cent sous avec Ferrières en garantie à qui n’a pas l’honneur de lui plaire. Il risque d’ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chanceuses.

Sa clientèle de prédilection se compose de petites dames, de femmes de théâtre, d’artistes, et de ces audacieux qui abordent les professions qui ne valent que par celui qui les exerce, tels que les avocats et les médecins.

Il prête aux femmes sur leur beauté présente, aux hommes sur leur talent à venir. Gages fragiles! Son flair, on doit l’avouer, jouit d’une réputation énorme. Rarement il s’est trompé. Une jolie fille meublée par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, devoir à Clergeot est une recommandation préférable au plus chaud feuilleton.

Mme Juliette avait procuré à son amant cette utile et honorable connaissance.

Noël, qui savait combien ce digne homme est sensible aux prévenances et chatouilleux sur l’urbanité, commença par lui offrir un siège et lui demanda des nouvelles de sa santé. Clergeot donna des détails. La dent était bonne encore, mais la vue faiblissait. La jambe devenait molle et l’oreille un peu dure. Le chapitre des doléances épuisé…

– Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets échoient aujourd’hui et j’ai diablement besoin d’argent. Nous disons un de dix, un de sept et un troisième de cinq mille francs; total, vingt-deux mille francs.

– Voyons, monsieur Clergeot, répondit Noël, pas de mauvaise plaisanterie!

– Plaît-il? fit l’usurier. C’est que je ne plaisante pas du tout!

– J’aime à croire que si. Il y a précisément aujourd’hui huit jours que je vous ai écrit pour vous prévenir que je ne serais pas en mesure, et pour vous demander un renouvellement.

– J’ai parfaitement reçu votre lettre.

– Que dites-vous donc, cela étant?

– Ne vous répondant pas, j’ai supposé que vous comprendriez que je ne pouvais satisfaire votre demande. J’espérais que vous vous seriez remué pour trouver la somme.

Noël laissa échapper un geste d’impatience.

– Je ne l’ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre parti, je suis sans le sou.

– Diable!… Savez-vous que voilà quatre fois déjà que je les renouvelle, ces billets?

– Il me semble que les intérêts ont été bien et dûment payés, et à un taux qui vous permet de ne pas trop regretter le placement.

Clergeot n’aime pas à entendre parler des intérêts qu’on lui donne. Il prétend que cela l’humilie. C’est d’un ton sec qu’il répondit:

– Je ne me plains pas. Je tiens seulement à vous faire remarquer que vous en prenez par trop à l’aise avec moi. Si j’avais mis votre signature en circulation, tout serait payé à l’heure qu’il est.

– Pas davantage.

– Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, et vous auriez trouvé le moyen d’éviter les poursuites. Mais vous dites: «Le père Clergeot est bon enfant.» C’est la vérité. Pourtant, je ne le suis qu’autant que cela ne me cause pas trop de préjudice. Or, aujourd’hui, j’ai absolument besoin de mes fonds. Ab-so-lu-ment, ajouta-t-il, scandant les syllabes.

L’air décidé du bonhomme parut inquiéter l’avocat.

– Faut-il vous le répéter? dit-il, je suis complètement à sec, com-plè-te-ment.

– Vrai! reprit l’usurier, c’est fâcheux pour vous. Je me vois obligé de porter mes papiers chez l’huissier.

– À quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur Clergeot. Tenez-vous à grossir les revenus de messieurs les huissiers? Non, n’est-ce pas? Quand vous m’aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera-t-il un centime? Vous obtiendrez un jugement contre moi. Soit! Après? Songez-vous à me saisir? Je ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de madame Gerdy.

– On sait cela. Et quand même, la vente de tout ce qui est ici ne me couvrirait pas.

– C’est donc que vous comptez me faire fourrer à Clichy? Mauvaise spéculation, je vous en préviens; mon état serait perdu, et, plus d’état, plus d’argent.

– Bon! s’écria l’honnête prêteur, voilà que vous me chantez des sottises… Vous appelez cela être franc? À d’autres! Si vous me supposiez capable de la moitié des méchancetés que vous dites, mon argent serait là, dans votre tiroir.

– Erreur! je ne saurais où le prendre, et à moins de le demander à madame Gerdy, ce que je ne veux pas faire…

Un petit rire sardonique et des plus crispants, particulier au père Clergeot, interrompit Noël.

– Ce n’est pas la peine de frapper à cette porte, dit l’usurier, il y a longtemps que le sac de maman est vide, et si la chère dame venait à trépasser – on m’a dit qu’elle est très malade – je ne donnerais pas deux cents louis de sa succession.

L’avocat rougit de colère, ses yeux brillèrent; il dissimula pourtant et protesta avec une certaine vivacité.

– On sait ce qu’on sait, continua tranquillement Clergeot. Écoutez donc: avant de risquer ses sous, on s’informe, ce n’est que juste. Les dernières valeurs de maman ont été lavées en octobre dernier. Ah! la rue de Provence coûte bon. J’ai établi le devis, il est chez moi. Juliette est une femme charmante, c’est sûr; elle n’a pas sa pareille, j’en conviens; mais elle est chère. Elle est même diablement chère!

Noël enrageait d’entendre ainsi traiter sa Juliette par cet honorable personnage. Mais que répondre? D’ailleurs on n’est pas parfait, et M. Clergeot a le défaut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient sans doute à ce que son commerce ne lui en a pas fait rencontrer d’estimables. Il est charmant avec ses pratiques du beau sexe, prévenant et même galantin, mais les plus grossières injures seraient moins révoltantes que sa flétrissante familiarité.

– Vous avez marché trop rondement, poursuivit-il sans daigner remarquer le dépit de son client, et je vous l’ai dit dans le temps. Mais bast! vous êtes fou de cette femme. Jamais vous n’avez su lui rien refuser. Avec vous, elle n’a pas le loisir de souhaiter qu’elle est servie. Sottise! Quand une jolie fille désire une chose, il faut la lui laisser désirer longtemps. De cette façon, elle a l’esprit occupé et ne pense pas à un tas d’autres bêtises. Quatre bonnes petites envies bien ménagées doivent durer un an. Vous n’avez pas su soigner votre bonheur. Je sais bien qu’elle a un diable de regard qui donnerait la colique à un saint de pierre, mais on se raisonne, saperlotte! Il n’y a pas à Paris dix femmes entretenues sur ce pied-là. Pensez-vous qu’elle vous en aime davantage! Point. Dès qu’elle vous saura ruiné, elle vous plantera là pour reverdir.

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