LAffaire Lerouge - Страница 70
– Je comprends ton silence, Hervé, murmura Noël. Hélas! tu me l’as dit cette nuit: elle est perdue.
– Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne désespère pas encore. Tiens, il n’y a pas un an, le beau-père d’un de nos camarades s’est tiré d’un cas identique. Et je l’ai vu bien autrement bas: la suppuration avait commencé.
– Ce qui me navre, reprit Noël, c’est de la voir en cet état. Faudra-t-il donc qu’elle meure sans recouvrer un instant sa raison? Ne me reconnaîtra-t-elle pas, ne prononcera-t-elle plus une parole?
– Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est faite pour déconcerter toutes les prévisions. D’une minute à l’autre, les phénomènes peuvent varier, suivant que l’inflammation affecte telle ou telle partie de la masse encéphalique. Elle est dans une période d’abolition des sens, d’anéantissement de toutes les facultés intellectuelles, d’assoupissement, de paralysie; il se peut que demain elle soit prise de convulsions, accompagnées d’une exaltation folle des fonctions du cerveau, d’un délire furieux.
– Et elle parlerait alors?
– Sans doute; mais cela ne modifierait ni la nature ni la gravité du mal.
– Et… aurait-elle sa raison?
– Peut-être, répondit le docteur en regardant fixement son ami. Mais pourquoi me demandes-tu cela?
– Eh! mon cher Hervé, un mot de madame Gerdy, un seul me serait si nécessaire!
– Pour ton affaire, n’est-ce pas? Eh bien! je ne puis rien te dire à cet égard, rien te promettre. Tu as autant de chances pour toi que contre toi, seulement, ne t’éloigne pas. Si son intelligence revient, ce ne sera qu’un éclair, tâche d’en profiter. Allons, je me sauve, ajouta le docteur; j’ai encore trois visites à faire.
Noël accompagna son ami. Quand ils furent sur le palier…
– Tu reviendras? lui demanda-t-il.
– Ce soir à neuf heures. Rien à tenter d’ici là. Tout dépend de la garde-malade. Par bonheur, je t’en ai choisi une qui est une perle. Je la connais.
– C’est donc toi qui as fait venir cette religieuse?
– Moi-même, sans ta permission. En serais-tu fâché?
– Pas le moins du monde. Seulement, j’avoue…
– Quoi! tu fais la grimace! Est-ce que par hasard tes opinions politiques te défendraient de faire soigner ta mère, pardon!… madame Gerdy, par une fille de Saint-Vincent?
– Tu sauras, mon cher Hervé…
– Bon! je te vois venir, avec l’éternelle rengaine: elles sont adroites, insinuantes, dangereuses, c’est connu. Si j’avais un vieil oncle à succession, je ne les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces bonnes filles de commissions étranges. Mais qu’as-tu à craindre de celle-ci? Laisse donc dire les sots. Héritage à part, les bonnes sœurs sont les premières gardes-malades du monde; je t’en souhaite une à ta dernière tisane. Sur quoi, salut, je suis pressé.
En effet, sans souci de la gravité médicale, le docteur se lança dans l’escalier, pendant que Noël tout pensif, le front chargé d’inquiétudes, regagnait l’appartement de Mme Gerdy.
Sur le seuil de la chambre de la malade, la religieuse épiait le retour de l’avocat.
– Monsieur, fit-elle, monsieur!
– Vous désirez quelque chose, ma sœur?
– Monsieur, la bonne m’a dit de m’adresser à vous pour de l’argent, elle n’en a plus, elle a pris à crédit chez le pharmacien…
– Excusez-moi, ma sœur, interrompit Noël d’un air vivement contrarié; excusez-moi, ma sœur, de n’avoir pas prévenu votre demande… je perds un peu la tête, voyez-vous!
Et, sortant de son portefeuille un billet de cent francs il le posa sur la cheminée.
– Merci! monsieur, dit la sœur, j’inscrirai toutes les dépenses. Nous faisons toujours comme cela, ajouta-t-elle, c’est plus commode pour les familles. On est si troublé quand on voit ceux qu’on aime malades! Ainsi, vous n’avez peut-être pas songé à donner à cette pauvre dame la douceur des secours de notre sainte religion? À votre place, monsieur, j’enverrais, sans tarder, chercher un prêtre…
– Maintenant, ma sœur! Mais voyez donc en quel état elle se trouve! Elle est morte, hélas! ou autant dire. Vous avez vu qu’elle n’a même pas entendu ma voix.
– Peu importe, monsieur, reprit la sœur, vous aurez toujours fait votre devoir. Elle ne vous a pas répondu, mais savez-vous si elle ne répondra pas au prêtre? Ah! vous ne connaissez pas toute la puissance des derniers sacrements. On a vu des agonisants retrouver leur intelligence et leurs forces pour faire une bonne confession et recevoir le corps sacré de Notre Seigneur Jésus-Christ. J’entends souvent des familles dire qu’elles ne veulent pas effrayer leur malade, que la vue du ministre du Seigneur peut inspirer une terreur qui hâte la fin. C’est une bien funeste erreur. Le prêtre n’épouvante pas, il rassure l’âme au seuil du grand passage. Il parle au nom du Dieu des miséricordes qui vient pour sauver et non pour perdre. Je pourrais vous citer bien des exemples de mourants qui ont été guéris rien qu’au contact des saintes huiles.
La bonne sœur parlait d’un ton morne comme son regard. Le cœur, évidemment, n’entrait pour rien dans les paroles qu’elle prononçait. C’était comme une leçon qu’elle débitait. Sans doute elle l’avait apprise autrefois lorsqu’elle était entrée au couvent. Alors elle exprimait quelque chose de ce qu’elle éprouvait. Elle traduisait ses propres impressions. Mais depuis! elle l’avait tant et tant répétée aux parents de tous ses malades que le sens finissait par lui échapper. Ce n’était plus désormais qu’une suite de mots banals qu’elle égrenait comme les dizaines latines de son chapelet. Cela désormais faisait partie de ses devoirs de garde-malade, comme la préparation de tisanes et la confection des cataplasmes.
Noël ne l’écoutait pas, son esprit était bien loin.
– Votre chère maman, poursuivait la sœur, cette bonne dame que vous aimez tant, devait tenir à sa religion, voudrez-vous exposer son âme? Si elle pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances…
L’avocat allait répliquer lorsque la domestique lui annonça qu’un monsieur qui ne voulait pas dire son nom demandait à lui parler pour une affaire.
– J’y vais, répondit-il vivement.
– Que décidez-vous, monsieur? insista la religieuse.
– Je vous laisse libre, ma sœur, vous ferez ce que vous jugerez convenable.
La digne fille commença la leçon du remerciement, mais inutilement. Noël avait disparu d’un air mécontent et presque aussitôt elle entendit sa voix dans l’antichambre. Il disait:
– Enfin, vous voici, monsieur Clergeot; je renonçais presque à vous voir.
Ce visiteur qu’attendait l’avocat est un personnage bien connu dans la rue Saint-Lazare, du côté de la rue de Provence, dans les parages de Notre-Dame-de-Lorette, et tout le long des boulevards extérieurs, depuis la chaussée des Martyrs jusqu’au rond-point de l’ancienne barrière de Clichy.