LAffaire Lerouge - Страница 69
Il sentait qu’insensiblement il s’avançait dans sa convenance. Elle rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui adresser la parole la première.
Souvent elle l’interrogeait. Elle avait entendu dire du bien d’une pièce et voulait en connaître le sujet. Vite, M. Daburon courait la voir et rédigeait un compte rendu qu’il lui adressait par la poste. C’était lui écrire! À diverses reprises elle lui confia quelques petites commissions. Il n’aurait pas échangé pour l’ambassade de Russie le plaisir de trotter pour elle.
Une fois, il se hasarda à lui envoyer un magnifique bouquet. Elle l’accepta avec une certaine surprise inquiète, mais elle le pria de ne pas recommencer.
Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navré et le plus désolé des hommes.
Elle ne m’aime pas, pensait-il; elle ne m’aimera jamais.
Mais trois jours après, comme il était affreusement triste, elle le pria de lui chercher certaines fleurs très à la mode dont elle voulait garnir une petite jardinière. Il envoya de quoi remplir l’hôtel de la cave au grenier. Elle m’aimera! se disait-il dans son ravissement. Ces petits événements si grands n’avaient pas interrompu les parties de piquet. Seulement la jeune fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle prenait presque toujours parti pour le juge contre la marquise. Elle ne connaissait pas les règles, mais quand la vieille joueuse trichait trop effrontément, elle s’en apercevait et disait en riant:
– On vous vole, monsieur Daburon, on vous vole! Il se serait laissé voler sa fortune pour entendre cette belle voix s’intéresser à lui.
On était en été.
Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant que la marquise restait sur le perron, assise dans son grand fauteuil, ils tournaient autour de la pelouse, marchant doucement sur l’allée sablée de sable tamisé si fin que de sa robe traînante elle effaçait les traces de leurs pas. Elle babillait gaiement avec lui comme avec un frère aimé, et il lui fallait se faire violence pour ne pas déposer un baiser dans cette chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire, à la brise et qui s’éparpillait comme des flocons nuageux.
Alors, au bout d’un sentier délicieux, jonché de fleurs comme les routes où passent les processions, il aperçoit le but: le bonheur.
Il essaya de parler de ses espérances à la marquise.
– Vous savez ce qui a été convenu, lui répondit-elle. Pas un mot. C’est bien assez déjà de la voix de ma conscience qui me reproche l’abomination à laquelle je prête la main. Dire que j’aurai peut-être une petite-fille qui s’appellera madame Daburon! Il faudra écrire au roi, mon cher, pour changer ce nom-là.
Moins enivré de ses rêves, M. Daburon, cet homme si fin, cet observateur si délié, aurait étudié le caractère de Claire. Cette étude l’eût peut-être mis sur ses gardes. Mais eût-il songé à l’observer, il ne l’eût pu.
Cependant, il remarqua les singulières alternatives de son humeur. Elle semblait insoucieuse et gaie comme un enfant, à certains jours, puis, pendant des semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant triste, le lendemain d’un bal où sa grand-mère avait tenu à la conduire, il osa lui demander la raison de sa tristesse.
– Oh! cela, répondit-elle en poussant un profond soupir, c’est mon secret. Un secret que ma grand-mère elle-même ne connaît pas.
M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme entre ses longs cils.
– Un jour peut-être, reprit-elle, je me confierai à vous… Il le faudra peut-être.
Le juge était aveugle et sourd.
– Moi aussi, répondit-il, j’ai un secret; moi aussi je veux m’en remettre à votre cœur.
En se retirant après minuit, il se disait: demain je lui avouerai tout. Il y avait un peu plus de cinquante-cinq jours qu’il se répétait intrépidement: demain.
C’était un soir du mois d’août; la chaleur, toute la journée, avait été accablante; vers la nuit, la brise s’était levée, les feuilles bruissaient; il y avait dans l’air des frémissements d’orage.
Ils étaient assis tous deux au fond du jardin, sous le berceau garni de plantes exotiques, et à travers les branches, ils apercevaient le peignoir flottant de la marquise qui se promenait après son souper.
Ils étaient restés longtemps sans se parler, émus de l’émotion de la nature, oppressés par les parfums pénétrants des fleurs de la pelouse. M. Daburon osa prendre la main de la jeune fille.
C’était la première fois, et cette peau si fine et si douce lui donna une commotion terrible qui lui fit affluer tout son sang au cerveau.
– Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire…
Elle arrêta sur lui ses beaux yeux surpris.
– Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. Je me suis adressé à votre grand-mère avant d’élever mes regards jusqu’à vous. Ne me comprenez-vous donc pas? Un mot de votre bouche va décider de mon malheur ou de ma félicité. Claire, mademoiselle, ne me repoussez pas: je vous aime!
Pendant que parlait le magistrat, Mlle d’Arlange le regardait comme si elle eût douté du témoignage de ses sens. Mais à ces mots: «Je vous aime», prononcés avec le frissonnement contenu de la passion la plus vive, elle dégagea brusquement sa main en étouffant un cri.
– Vous! murmura-t-elle, est-ce bien vous…
M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie, n’aurait pu trouver une parole. Le pressentiment d’un immense malheur serrait son cœur comme dans un étau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en larmes…
Elle avait caché son visage entre ses mains et répétait:
– Je suis bien malheureuse! bien malheureuse!…
– Malheureuse! vous! s’écria le magistrat, et par moi! Claire, vous êtes cruelle! Au nom du Ciel! qu’ai-je fait? qu’y a-t-il? parlez! Tout, plutôt que cette anxiété qui me tue.
Il se mit à genoux devant elle, sur le sable du berceau, et de nouveau essaya de prendre sa main si blanche. Elle le repoussa d’un geste attendrissant de douceur.
– Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous allez me haïr, je le sens. Qui sait! vous me mépriserez peut-être, et pourtant, je le jure devant Dieu, ce que vous venez de me dire, je l’ignorais, je ne le soupçonnais même pas.
M. Daburon restait à genoux, affaissé sur lui-même, attendant le coup de grâce.
– Oui, continuait Claire, vous croirez à une coquetterie détestable. J’y vois maintenant et je comprends tout. Est-ce que, sans un amour profond, un homme peut être ce que vous avez été pour moi? Hélas! je n’étais qu’une enfant, je me suis abandonnée au bonheur si grand d’avoir un ami. Ne suis-je pas seule en ce monde et comme perdue dans un désert? Folle et imprudente, je me livrais à vous sans réflexion comme au meilleur, au plus indulgent des pères.