LAffaire Lerouge - Страница 68
– Peut-être, en effet, serait-ce plus sage, murmura le comte.
Cet assentiment, si aisément obtenu, surprit Noël. Il eut comme l’idée que le comte avait voulu l’éprouver, le tenter. En tout cas, qu’il eût triomphé, grâce à son éloquence, ou qu’il eût simplement évité un piège, il était supérieur. Son assurance en augmenta; il devint tout à fait maître de soi.
– Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j’ai moi-même certaines transitions à ménager. Avant de me préoccuper de ceux que je vais trouver en haut, je dois m’inquiéter de ce que je laisse en bas. J’ai des amis et des clients. Cet événement vient me surprendre lorsque je commence à recueillir les fruits de dix ans de travaux et de persévérance. Je n’ai fait encore que semer, j’allais récolter. Mon nom surnage déjà; j’arrive à une petite influence. J’avoue, sans honte, que j’ai jusqu’ici professé des idées et des opinions qui ne seraient pas de mise à l’hôtel de Commarin, et il est impossible que du jour au lendemain…
– Ah! interrompit le comte d’un ton narquois, vous êtes libéral? C’est une maladie à la mode. Albert aussi était fort libéral.
– Mes idées, monsieur, dit vivement Noël, étaient celles de tout homme intelligent qui veut parvenir… Au surplus, tous les partis n’ont-ils pas un seul et même but, qui est le pouvoir? Ils ne diffèrent que par les moyens d’y arriver. Je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet. Soyez sûr, monsieur, que je saurai porter mon nom, et penser et agir comme un homme de mon rang.
– Je l’entends bien ainsi, dit M. de Commarin, et j’espère n’avoir jamais lieu de regretter Albert.
– Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. Mais, puisque vous venez de prononcer le nom de cet infortuné, souffrez que nous nous occupions de lui.
Le comte attacha sur Noël un regard gros de défiance.
– Que pouvons-nous désormais pour Albert? demanda-t-il.
– Quoi? monsieur! s’écria Noël avec feu, voudriez-vous l’abandonner lorsqu’il ne lui reste plus un ami au monde? Mais il est votre fils, monsieur; il est mon frère, il a porté trente ans le nom de Commarin. Tous les membres d’une famille sont solidaires. Innocent ou coupable, il a le droit de compter sur nous et nous lui devons notre concours.
C’était encore une de ses opinions que le comte retrouvait dans la bouche de son fils, et cette seconde rencontre le toucha.
– Qu’espérez-vous donc, monsieur? demanda-t-il.
– Le sauver, s’il est innocent, et j’aime à me persuader qu’il l’est. Je suis avocat, monsieur, et je veux être son défenseur. On m’a dit parfois que j’avais du talent; pour une telle cause, j’en aurai. Oui, si fortes que soient les charges qui pèsent sur lui, je les écarterai; je dissiperai les doutes; la lumière jaillira à ma voix; je trouverai des accents nouveaux pour faire passer ma conviction dans l’esprit des juges. Je le sauverai, et ce sera ma dernière plaidoirie.
– Et s’il avouait, objecta le comte, s’il avait avoué?
– Alors, monsieur, répondit Noël d’un air sombre, je lui rendrais le dernier service qu’en un tel malheur je demanderais à mon frère: je lui donnerais les moyens de ne pas attendre le jugement.
– C’est bien parler, monsieur, dit le comte; très bien, mon fils! Et il tendit sa main à Noël, qui la pressa en s’inclinant avec une respectueuse reconnaissance.
L’avocat respirait. Enfin, il avait trouvé le chemin du cœur de ce hautain grand seigneur, il avait fait sa conquête, il lui avait plu.
– Revenons à vous, monsieur, reprit le comte. Je me rends aux raisons que vous venez de me déduire. Il sera fait ainsi que vous le désirez. Mais ne prenez cette condescendance que comme une exception. Je ne reviens jamais sur un parti pris, me fût-il même démontré qu’il est mauvais et contraire à mes intérêts. Mais du moins rien n’empêche que vous habitiez chez moi dès aujourd’hui, que vous preniez vos repas avec moi. Nous allons, pour commencer, voir ensemble où vous loger, en attendant que vous occupiez officiellement l’appartement qu’on va préparer pour vous…
Noël eut la hardiesse d’interrompre encore le vieux gentilhomme.
– Monsieur, dit-il, lorsque vous m’avez ordonné de vous suivre, j’ai obéi comme c’était mon devoir. Maintenant il est un autre devoir sacré qui m’appelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. Puis-je abandonner à son lit de mort celle qui m’a servi de mère?
– Valérie! murmura le comte.
Il s’accouda sur le bras de son grand fauteuil, le front dans ses mains; il songeait à ce passé tout à coup ressuscité.
– Elle m’a fait bien du mal, reprit-il, répondant à ses pensées; elle a troublé ma vie, mais dois-je être implacable? Elle meurt de l’accusation qui pèse sur Albert, sur notre fils. C’est moi qui l’ai voulu! Sans doute, à cette heure suprême, un mot de moi serait pour elle une immense consolation. Je vous accompagnerai, monsieur.
Noël tressaillit à cette proposition inouïe.
– Oh! monsieur, fit-il vivement, épargnez-vous, de grâce, un spectacle déchirant! Votre démarche serait inutile. Madame Gerdy existe probablement encore, mais son intelligence est morte. Son cerveau n’a pu résister à un choc trop violent. L’infortunée ne saurait ni vous reconnaître ni vous entendre.
– Allez donc seul, soupira le comte; allez, mon fils! Ce mot «mon fils» prononcé avec une intonation notée sonna comme une fanfare de victoire aux oreilles de Noël sans que sa réserve compassée se démentît. Il s’inclina pour prendre congé; le gentilhomme lui fit signe d’attendre.
– Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera mis ici. Je dîne à six heures et demie précises, je serai content de vous voir.
Il sonna; «monsieur le premier» parut.
– Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je donnerai ne regardera monsieur. Vous préviendrez les gens. Monsieur est ici chez lui.
L’avocat sorti, le comte de Commarin éprouva de se trouver seul un bien-être immense.
Depuis le matin, les événements s’étaient précipités avec une si vertigineuse rapidité que sa pensée n’avait pu les suivre. Il pouvait enfin réfléchir.
Voici donc, se disait-il, mon fils légitime. Je suis sûr de la naissance de celui-ci. Certes, j’aurais mauvaise grâce à le renier, je retrouve en lui mon portrait vivant lorsque j’avais trente ans. Il est bien, ce Noël; très bien même. Sa physionomie prévient en sa faveur. Il est intelligent et fin. Il a su être humble sans bassesse et ferme sans arrogance. Sa nouvelle fortune si inattendue ne l’étourdit pas. J’augure bien d’un homme qui sait tenir tête à la prospérité. Il pense bien, il portera fièrement son nom. Et pourtant, je ne sens pour lui nulle sympathie; il me semble que je regretterai mon pauvre Albert. Je n’ai pas su l’apprécier. Malheureux enfant! Commettre un vil crime! Il avait perdu la raison. Je n’aime pas l’œil de celui-ci, il est trop clair. On assure qu’il est parfait. Il montre au moins les sentiments les plus nobles et les plus convenables. Il est doux et fort, magnanime, généreux, héroïque. Il est sans rancune et prêt à se sacrifier pour moi, afin de me récompenser de ce que j’ai fait pour lui.