LAffaire Lerouge - Страница 67

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En ce moment, M. de Commarin était assis dans ce même fauteuil que la veille il criblait de coups de poing furieux en écoutant Albert.

Depuis qu’il avait touché le marchepied de son équipage, le vieux gentilhomme avait repris sa morgue.

Il redevenait d’autant plus roide et plus entier, qu’il se sentait humilié de son attitude devant le juge, et qu’il s’en voulait mortellement de ce qu’il considérait comme une inqualifiable faiblesse.

Il en était à se demander comment il avait pu céder à un moment d’attendrissement, comment sa douleur avait été si bassement expansive.

Au souvenir des aveux arrachés par une sorte d’égarement, il rougissait et s’adressait les pires injures.

Comme Albert la veille, Noël, rentré en pleine possession de soi-même, se tenait debout, froid comme un marbre, respectueux, mais non plus humble.

Le père et le fils échangeaient des regards qui n’avaient rien de sympathique ni d’amical.

Ils s’examinaient, ils se toisaient presque, comme deux adversaires qui se tâtent de l’œil avant d’engager le fer.

– Monsieur, dit enfin le comte d’un ton sévère, désormais cette maison est la vôtre. À dater de cet instant vous êtes le vicomte de Commarin, vous rentrez dans la plénitude des droits dont vous aviez été frustré. Oh! attendez avant de me remercier. Je veux, pour débuter, vous affranchir de toute reconnaissance. Pénétrez-vous bien de ceci, monsieur: maître des événements, jamais je ne vous eusse reconnu. Albert serait resté où je l’avais placé.

– Je vous comprends, monsieur, répondit Noël. Je crois que jamais je ne me serais décidé à un acte comme celui par lequel vous m’avez privé de ce qui m’appartient. Mais je déclare que, si j’avais eu le malheur de le commettre, j’aurais ensuite agi comme vous. Votre situation est trop en vue pour vous permettre un retour volontaire. Mieux valait mille fois souffrir une injustice cachée qu’exposer le nom à un commentaire malveillant.

Cette réponse surprit le comte, et bien agréablement. L’avocat exprimait ses propres idées. Pourtant il ne laissa rien voir de sa satisfaction, et c’est d’une voix plus rude encore qu’il reprit:

– Je n’ai aucun droit, monsieur, à votre affection; je n’y prétends pas, mais j’exigerai toujours la plus extrême déférence. Ainsi, il est de tradition, dans notre maison, qu’un fils n’interrompe point son père quand celui-ci parle. C’est ce que vous venez de faire. Les enfants n’y jugent pas non plus leurs parents, ce que vous avez fait. Lorsque j’avais quarante ans, mon père était tombé en enfance; je ne me souviens cependant pas d’avoir élevé la voix devant lui. Ceci dit, je continue. Je subvenais à la dépense considérable de la maison d’Albert, complètement distincte de la mienne, puisqu’il avait ses gens, ses chevaux, ses voitures, et de plus je donnais à ce malheureux quatre mille francs par mois. J’ai décidé, afin d’imposer silence à bien des sots propos et pour vous poser de mon mieux, que vous devez tenir un état de maison plus important; ceci me regarde. En outre, je porterai votre pension mensuelle à six mille francs, que je vous engage à dépenser le plus noblement possible, en vous donnant le moins de ridicule que vous pourrez. Je ne saurais trop vous exhorter à la plus grande circonspection. Surveillez-vous, pesez vos paroles, raisonnez vos moindres démarches. Vous allez devenir le point de mire des milliers d’oisifs impertinents qui composent notre monde; vos bévues feraient leurs délices. Tirez-vous l’épée?

– Je suis de seconde force.

– Parfait! Montez-vous à cheval?

– Du tout, mais dans six mois je serai bon cavalier ou je me serai cassé le cou.

– Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. Poursuivons… Naturellement vous n’occuperez pas l’appartement d’Albert, il sera muré dès que je serai débarrassé des gens de police. Dieu merci! l’hôtel est vaste. Vous habiterez l’autre aile et on arrivera chez vous par un autre escalier. Gens, chevaux, voitures, mobilier, tout ce qui était au service ou à l’usage du vicomte va, coûte que coûte, être remplacé d’ici quarante-huit heures. Il faut que le jour où on vous verra, vous ayez l’air installé depuis des siècles. Ce sera un esclandre affreux; je ne sais pas de moyen de l’éviter. Un père prudent vous enverrait passer quelques mois à la cour d’Autriche ou à celle de Russie; la prudence ici serait folie. Mieux vaut une horrible clameur qui tombe vite que de sourds murmures qui s’éternisent. Allons au-devant de l’opinion, et au bout de huit jours on aura épuisé tous les commentaires, et parler de cette histoire sera devenu provincial. Ainsi, à l’œuvre! Ce soir même les ouvriers seront ici. Et, pour commencer, je vais vous présenter mes gens.

Et passant du projet à l’action, le comte fit un mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette. Noël l’arrêta.

Depuis le commencement de cet entretien, l’avocat voyageait au milieu du pays des Mille et une Nuits, une lampe merveilleuse à la main. Une réalité féerique rejetait dans l’ombre ses rêves les plus splendides. Aux paroles du comte, il ressentait comme des éblouissements, et il n’avait pas trop de toute sa raison pour lutter contre le vertige des hautes fortunes qui lui montait à la tête. Touché par une baguette magique, il sentait s’éveiller en lui mille sensations nouvelles et inconnues. Il se roulait dans la pourpre, il prenait des bains d’or.

Mais il savait rester impassible. Sa physionomie avait contracté l’habitude de garder le secret des plus violentes agitations intérieures. Pendant qu’en lui toutes les passions vibraient, il écoutait en apparence avec une froideur triste et presque indifférente.

– Daignez permettre, monsieur, dit-il au comte, que, sans m’écarter des bornes du plus profond respect, je vous présente quelques observations. Je suis touché, plus que je ne saurais l’exprimer, de vos bontés, et cependant je vous prie en grâce d’en retarder la manifestation. Mes sentiments vous paraîtront peut-être justes. Il me semble que la situation me commande la plus grande modestie. Il est bon de mépriser l’opinion, mais non de la défier. Tenez pour certain qu’on va me juger avec la dernière sévérité. Si je m’installe ainsi chez vous, presque brutalement, que ne dira-t-on pas? J’aurai l’air du conquérant vainqueur qui se soucie peu, pour arriver, de passer sur le cadavre du vaincu. On me reprochera de m’être couché dans le lit encore chaud de votre autre fils. On me raillera amèrement de mon empressement à jouir. On me comparera sûrement à Albert, et la comparaison sera toute à mon désavantage, parce que je paraîtrai triompher quand un grand désastre atteint notre maison.

Le comte écoutait sans marque désapprobative, frappé peut-être de la justesse de ces raisons. Noël crut s’apercevoir que sa dureté était beaucoup plus apparente que réelle. Cette persuasion l’encouragea.

– Je vous conjure donc, monsieur, poursuivit-il, de souffrir que pour le moment je ne change rien à ma manière de vivre. En ne me montrant pas, je laisse les propos méchants tomber dans le vide. Je permets de plus à l’opinion de se familiariser avec l’idée du changement à venir. C’est beaucoup déjà que de ne pas surprendre son monde. Attendu, je n’aurai pas l’air d’un intrus en me présentant. Absent, j’ai le bénéfice qu’on a de tout temps accordé à l’inconnu, je me concilie le suffrage de tous ceux qui ont envié Albert, je me donne pour défenseurs tous les gens qui m’attaqueraient demain, si mon élévation les offusquait subitement. En outre, grâce à ce délai, je saurai m’accoutumer à mon brusque changement de fortune. Je ne dois pas porter dans votre monde, devenu le mien, les façons d’un parvenu. Il ne faut pas que mon nom me gêne comme un habit neuf qui n’aurait pas été fait à ma taille. Enfin, de cette façon, il me sera possible d’obtenir sans bruit, presque sous le manteau de la cheminée, les rectifications de l’état civil.

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