LAffaire Lerouge - Страница 66

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XIII

Après qu’au sortir du cabinet du juge d’instruction Noël Gerdy eut installé le comte de Commarin dans sa voiture, qui stationnait sur le boulevard en face de la grille du Palais, il parut disposé à s’éloigner.

Appuyé d’une main contre la portière qu’il maintenait entrouverte, il s’inclina profondément en demandant:

– Quand aurai-je, monsieur, l’honneur d’être admis à vous présenter mes respects?

– Montez, dit le vieillard.

L’avocat, sans se redresser, balbutia quelques excuses. Il invoquait, pour se retirer, des motifs graves. Il était urgent, affirmait-il, qu’il rentrât chez lui.

– Montez! répéta le comte d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

Noël obéit.

– Vous retrouvez votre père, fit à demi-voix M. de Commarin, mais je dois vous prévenir que du même coup vous perdez votre liberté.

La voiture partit, et alors seulement le comte remarqua que Noël avait modestement pris place sur la banquette de devant. Cette humilité parut lui déplaire beaucoup.

– À mes côtés, donc, dit-il; êtes-vous fou, monsieur? N’êtes-vous pas mon fils! L’avocat, sans répondre, s’assit près du terrible vieillard, se faisant aussi petit que possible.

Il avait reçu un terrible choc chez M. Daburon, car il ne lui restait rien de son assurance habituelle, de ce sang-froid un peu raide sous lequel il dissimulait ses émotions. Par bonheur, la course lui donna le temps de respirer et de se rétablir un peu.

Entre le Palais de Justice et l’hôtel, pas un mot ne fut échangé entre le père et le fils.

Lorsque la voiture s’arrêta devant le perron et que le comte en descendit, aidé par Noël, il y eut comme une émeute parmi les domestiques.

Ils étaient, il est vrai, peu nombreux, à peine une quinzaine, presque toute la livrée ayant été mandée au Palais. Mais le comte et l’avocat avaient à peine disparu que tous ils se trouvèrent, comme par enchantement, réunis dans le vestibule. Il en était venu du jardin et des écuries, de la cave et des cuisines. Presque tous avaient le costume de leurs attributions; un jeune palefrenier même était accouru avec ses sabots pleins de paille, jurant dans cette entrée dallée de marbre comme un roquet galeux sur un tapis des Gobelins. L’un de ces messieurs avait reconnu Noël pour le visiteur du dimanche et c’en était assez pour mettre le feu à toutes ces curiosités altérées de scandale.

Depuis le matin, d’ailleurs, l’événement survenu à l’hôtel Commarin faisait sur toute la rive gauche un tapage affreux. Mille versions circulaient, revues, corrigées et augmentées par la méchanceté et l’envie, les unes abominablement folles, les autres simplement idiotes. Vingt personnages, excessivement nobles et encore plus fiers, n’avaient pas dédaigné d’envoyer leur valet le plus intelligent pousser une petite visite aux gens du comte, à la seule fin d’apprendre quelque chose de positif. En somme, on ne savait rien, et cependant on savait tout.

Explique qui voudra le phénomène fréquent que voici: un crime est commis, la justice arrive s’entourant de mystère, la police ignore encore à peu près tout, et déjà cependant des détails de la dernière exactitude courent les rues.

– Comme cela, disait un homme de la cuisine, ce grand brun avec des favoris serait le vrai fils du comte!

– Vous l’avez dit, répondait un des valets qui avait suivi M. de Commarin; quant à l’autre, il n’est pas plus son fils que Jean que voici, et qui sera fourré à la porte si on l’aperçoit ici avec ses escarpins en cuir de brouette.

– Voilà une histoire! s’exclama Jean, peu soucieux du danger qui le menaçait.

– Il est connu qu’il en arrive tous les jours comme ça dans les grandes maisons, opina le cuisinier.

– Comment diable cela s’est-il fait?

– Ah! voilà! Il paraîtrait qu’autrefois, un jour que madame défunte était allée se promener avec son fils âgé de six mois, l’enfant fut volé par des bohémiens. Voilà une pauvre femme bien en peine, vu surtout la frayeur qu’elle avait de son mari, qui n’est pas bon. Pour lors, que fait-elle? Ni une ni deux, elle achète le moutard d’une marchande des quatre saisons qui passait, et ni vu ni connu je t’embrouille, monsieur n’y a vu que du feu.

– Mais l’assassinat! l’assassinat!

– C’est bien simple. Quand la marchande a vu son mioche dans une bonne position, elle l’a fait chanter, cette femme, oh! mais chanter à lui casser la voix. Monsieur le vicomte n’avait plus un sou à lui. Tant et tant qu’il s’est lassé à la fin, et qu’il lui a réglé son compte définitif.

– Et l’autre qui est là, le grand brun?

L’orateur allait, sans nul doute, continuer et donner les explications les plus satisfaisantes, lorsqu’il fut interrompu par l’entrée de M. Lubin, qui revenait du Palais en compagnie du jeune Joseph. Son succès assez vif jusque-là fut coupé net comme l’effet d’un chanteur simplement estimé lorsque le ténor-étoile entre en scène. L’assemblée entière se tourna vers le valet de chambre d’Albert, tous les yeux le supplièrent. Il devait savoir, il devenait l’homme de la situation. Il n’abusa pas de ses avantages et ne fit pas trop languir son monde.

– Quel scélérat! s’écria-t-il tout d’abord, quel vil coquin que cet Albert!

Il supprimait carrément le «monsieur» et le «vicomte», et généralement on l’approuva.

– Au reste, ajouta-t-il, je m’en étais toujours douté. Ce garçon-là ne me revenait qu’à demi. Voilà pourtant à quoi on est exposé tous les jours dans notre profession, et c’est terriblement désagréable. Le juge ne me l’a pas caché. «Monsieur Lubin, m’a-t-il dit, il est vraiment bien pénible pour un homme comme vous d’avoir été au service d’une pareille canaille.» Car vous savez, outre une vieille femme de plus de quatre-vingts ans, il a assassiné une petite fille d’une douzaine d’années. La petite fille, m’a dit le juge, est hachée en morceaux.

– Tout de même, objecta Joseph, il faut qu’il soit bien bête. Est-ce qu’on fait ces ouvrages-là soi-même quand on est riche, tandis qu’il y a tant de pauvres diables qui ne demandent qu’à gagner leur vie?

– Bast! affirma M. Lubin d’un ton capable, vous verrez qu’il sortira de là blanc comme neige. Les gens riches se tiennent tous.

– N’importe, dit le cuisinier, je donnerais bien un mois de mes gages pour être souris et aller écouter ce que disent là-haut monsieur le comte et le grand brun. Si on allait voir un peu dans les environs de la porte!

Cette proposition n’obtint pas la moindre faveur. Les gens de l’intérieur savaient par expérience que dans les grandes occasions l’espionnage était parfaitement inutile.

M. de Commarin connaissait les domestiques pour les pratiquer depuis son enfance. Son cabinet était à l’abri de toutes les indiscrétions.

La plus subtile oreille collée à la serrure de la porte intérieure ne pouvait rien entendre, lors même que le maître était en colère et qu’éclatait sa voix tonnante. Seul, Denis, «Monsieur le premier», comme on l’appelait, était à portée de saisir bien des choses, mais on le payait pour être discret, et il l’était.

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