LAffaire Lerouge - Страница 62

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– J’étais décidé à quitter l’hôtel, monsieur: ma résolution vous explique tout.

Aux questions du juge, Albert répondait vivement, sans le moindre embarras, d’un ton assuré. Sa voix, d’un timbre sympathique, ne tremblait pas; nulle émotion ne la voilait; elle gardait son éclat pur et vibrant.

M. Daburon crut prudent de suspendre l’interrogatoire. Avec un adversaire de cette force, évidemment il faisait fausse route. Procéder par détail était folie, on n’arriverait ni à l’intimider ni à le faire se couper. Il fallait en venir aux grands coups.

– Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi bien exactement, je vous prie, l’emploi de votre temps pendant la soirée de mardi dernier, de six heures à minuit.

Pour la première fois, Albert parut se déconcerter. Son regard, qui jusque-là allait droit au juge, vacilla.

– Pendant la soirée de mardi…, balbutia-t-il, répétant la phrase comme pour gagner du temps.

Je le tiens! pensa Daburon, qui eut un tressaillement de joie. Et tout haut il insista:

– Oui, de six heures à minuit!

– Je vous avoue, monsieur, répondit Albert, qu’il m’est difficile de vous satisfaire; je ne suis pas bien sûr de ma mémoire…

– Oh! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si je vous demandais ce que vous faisiez il y a trois mois, tel soir, à telle heure, je concevrais votre hésitation. Mais il s’agit de mardi, et nous sommes aujourd’hui vendredi. De plus, ce jour si proche était le dernier du carnaval, c’était le Mardi gras. Cette circonstance doit aider vos souvenirs.

– Ce soir-là, je suis sorti, murmura Albert.

– Voyons, poursuivit le juge, précisons. Où avez-vous dîné?

– À l’hôtel, comme à l’ordinaire.

– Non, pas comme à l’ordinaire. À la fin de votre repas, vous avez demandé une bouteille de vin de Bordeaux et vous l’avez vidée. Vous aviez sans doute besoin de surexcitation pour vos projets ultérieurs…

– Je n’avais pas de projets, répondit le prévenu avec une très apparente indécision.

– Vous devez vous tromper. Deux amis étaient venus vous chercher; vous leur aviez répondu, avant de vous mettre à table, que vous aviez un rendez-vous urgent.

– Ce n’était qu’une défaite polie pour me dispenser de les suivre.

– Pourquoi?

– Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J’étais résigné, mais non consolé. Je m’apprenais à m’accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on pas la solitude dans les grandes crises de la vie!

– La prévention suppose que vous vouliez rester seul pour aller à La Jonchère. Dans la journée vous avez dit: «Elle ne saurait résister.» De qui parliez-vous?

– D’une personne à qui j’avais écrit la veille, et qui venait de me répondre. J’ai dû dire cela ayant encore à la main la lettre qu’on venait de me remettre.

– Cette lettre était donc d’une femme?

– Oui.

– Qu’en avez-vous fait, de cette lettre?

– Je l’ai brûlée.

– Cette précaution donne à penser que vous la considériez comme compromettante…

– Nullement, monsieur, elle traitait de questions intimes.

Cette lettre, évidemment, venait de Mlle d’Arlange, M. Daburon en était sûr. Devait-il néanmoins le demander et s’exposer à entendre prononcer ce nom de Claire, si terrible pour lui?

Il l’osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, de telle sorte que le prévenu ne pouvait l’apercevoir.

– De qui venait cette lettre? interrogea-t-il.

– D’une personne que je ne nommerai pas.

– Monsieur, fit sévèrement le juge en se redressant, je ne vous dissimulerai pas que votre position est des plus mauvaises. Ne l’aggravez pas par des réticences coupables. Vous êtes ici pour tout dire, monsieur.

– Mes affaires, oui; celles des autres, non.

Albert fit cette dernière réponse d’un ton sec. Il était étourdi, ahuri, crispé par l’allure pressante et irritante de cet interrogatoire qui ne lui laissait pas le temps de respirer. Les questions du juge tombaient sur sa tête plus dru que les coups de marteau du forgeron sur le fer rouge qu’il se hâte de façonner. Ce semblant de rébellion de son «prévenu» inquiéta sérieusement M. Daburon. Il était, en outre, extrêmement surpris de trouver en défaut la perspicacité du vieux policier, absolument comme si Tabaret eût été infaillible. Tabaret avait prédit un alibi irrécusable, et cet alibi n’arrivait pas. Pourquoi? Ce subtil coupable avait-il donc mieux que cela? Quelle ruse gardait-il au fond de son sac? Sans doute il tenait en réserve quelque coup imprévu, peut-être irrésistible! Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas encore. Et vivement, il reprit:

– Poursuivons… Après dîner, qu’avez-vous fait?

– Je suis sorti.

– Pas immédiatement… La bouteille bue, vous avez fumé dans la salle à manger, ce qui a semblé assez extraordinaire pour être remarqué. Quelle espèce de cigares fumez-vous habituellement?

– Des trabucos.

– Ne vous servez-vous pas d’un porte-cigare, pour éviter à vos lèvres le contact du tabac?

– Si, monsieur, répondit Albert, assez surpris de cette série de questions.

– À quelle heure êtes-vous sorti?

– À huit heures environ.

– Aviez-vous un parapluie?

– Oui.

– Où êtes-vous allé?

– Je me suis promené.

– Seul, sans but, toute la soirée?

– Oui, monsieur.

– Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exactement.

– Hélas! monsieur, cela même m’est fort difficile. J’étais sorti pour sortir, pour me donner du mouvement, pour secouer la torpeur qui m’accablait depuis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un compte exact de ma situation: j’avais la tête perdue. J’ai marché au hasard, le long des quais, j’ai erré dans les rues…

– Tout cela est bien improbable, interrompit le juge.

M. Daburon devait pourtant savoir que cela était du moins possible. N’avait-il pas eu, lui aussi, une nuit de courses folles à travers Paris? Qu’eût-il répondu à qui lui eût demandé, au matin: «- Où êtes-vous allé? – Je ne sais», ne le sachant pas, en effet. Mais il avait oublié, et ses angoisses du début étaient bien loin. L’interrogatoire commencé, il avait été pris de la fièvre de l’inconnu. Il se retrempait aux émotions de la lutte; la passion de son métier le reprenait.

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