LAffaire Lerouge - Страница 61

Изменить размер шрифта:

Qu’il soit maudit, pensait-il, l’absurde point d’honneur auquel j’ai obéi! J’ai beau essayer de me rassurer à force de sophismes, j’ai eu tort de ne me point récuser. Rien au monde ne peut changer ma situation vis-à-vis de ce jeune homme. Je le hais. Je suis son juge, et il n’en est pas moins vrai que très positivement j’ai voulu l’assassiner. Je l’ai tenu au bout de mon revolver: pourquoi n’ai-je pas lâché la détente? Est-ce que je le sais? Quelle puissance a retenu mon doigt lorsqu’il suffisait d’une pression presque insensible pour que le coup partît? Je ne puis le dire. Que fallait-il pour qu’il fût le juge et moi l’assassin? Si l’intention était punie comme le fait, on devrait me couper le cou. Et c’est dans de pareilles conditions que j’ose l’interroger!…

En repassant devant la porte, il entendit dans la galerie le pas lourd des gendarmes.

– Le voilà, dit-il tout haut. Et il regagna précipitamment son fauteuil derrière son bureau, se penchant à l’ombre des cartons, comme s’il eût cherché à se cacher. Si le long greffier eût eu des yeux, il eût assisté à ce singulier spectacle d’un juge plus troublé que le prévenu. Mais il était aveugle, et à ce moment il ne songeait qu’à une erreur de quinze centimes qui s’était glissée dans ses comptes, et qu’il ne pouvait retrouver.

Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. Ses traits portaient les traces d’une grande fatigue et de veilles prolongées; il était très pâle, mais ses yeux étaient clairs et brillants.

Les questions banales qui commencent les interrogatoires donnèrent à M. Daburon le temps de se remettre.

Heureusement, dans la matinée, il avait trouvé une heure pour préparer un plan; il n’avait qu’à le suivre.

– Vous n’ignorez pas, monsieur, commença-t-il d’un ton de politesse parfaite, que vous n’avez aucun droit au nom que vous portez?

– Je sais, monsieur, répondit Albert, que je suis le fils naturel de monsieur de Commarin. Je sais de plus que mon père ne pourrait me reconnaître quand il le voudrait, puisque je suis né pendant son mariage.

– Quelle a été votre impression en apprenant cela?

– Je mentirais, monsieur, si je disais que je n’ai pas ressenti un immense chagrin. Quand on est aussi haut que je l’étais, la chute est terrible et bien douloureuse. Pourtant, je n’ai pas eu un seul moment la pensée de contester les droits de monsieur Noël Gerdy. J’étais, comme je le suis encore, décidé à disparaître. Je l’ai déclaré à monsieur de Commarin.

M. Daburon s’attendait à cette réponse, et elle ne pouvait qu’étayer ses soupçons. N’entrait-elle pas dans le système de défense qu’il avait prévu? À lui maintenant de chercher un joint pour désarticuler cette défense dans laquelle le prévenu allait se renfermer comme dans une carapace.

– Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, d’opposer une fin de non-recevoir à monsieur Gerdy. Vous aviez bien pour vous le comte et votre mère, mais monsieur Gerdy avait pour lui un témoignage qui vous eût fait succomber: celui de la veuve Lerouge.

– Je n’en ai jamais douté, monsieur.

– Eh bien! reprit le juge en cherchant à voiler le regard dont il enveloppait Albert, la justice suppose que, pour anéantir la seule preuve existante, vous avez assassiné la veuve Lerouge.

Cette accusation terrible, terriblement accentuée, ne changea rien à la contenance d’Albert. Il garda son maintien ferme sans forfanterie; pas un pli ne parut sur son front.

– Devant Dieu, répondit-il, et sur tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous le jure, monsieur, je suis innocent! Je suis, à cette heure, prisonnier, au secret, sans communication avec le monde extérieur, réduit par conséquent à l’impuissance la plus absolue: c’est en votre loyauté que j’espère pour arriver à démontrer mon innocence.

Quel comédien! pensait le juge; se peut-il que le crime ait cette force prodigieuse!

Il parcourait ses dossiers, relisant quelques passages des dépositions précédentes, cornant certaines pages qui contenaient des indications importantes pour lui. Tout à coup il reprit:

– Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes écrié: «Je suis perdu!» Qu’entendiez-vous par là?

– Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en effet, avoir dit cela. Lorsque j’ai su de quel crime on m’accusait, en même temps que j’étais frappé de consternation, mon esprit a été comme illuminé par un éclair de l’avenir. En moins d’une seconde j’ai entrevu tout ce que ma situation avait d’affreux; j’ai compris la gravité de l’accusation, sa vraisemblance et les difficultés que j’aurais à me défendre. Une voix m’a crié: «Qui donc avait intérêt à la mort de Claudine?» Et la conviction de l’imminence du péril m’a arraché l’exclamation que vous dites.

L’explication était plus que plausible, possible et même vraisemblable. Elle avait encore cet avantage d’aller au-devant d’une question si naturelle qu’elle a été formulée en axiome: «Cherche à qui le crime profite.» Tabaret avait prévu qu’on ne prendrait pas le prévenu sans vert.

M. Daburon admira la présence d’esprit d’Albert et les ressources de cette imagination perverse.

– En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu le plus pressant intérêt à cette mort. C’est d’autant plus vrai que nous sommes sûrs, entendez-vous, bien sûrs que le crime n’avait pas le vol pour mobile. Ce qu’on avait jeté à la Seine a été retrouvé. Nous savons aussi qu’on a brûlé tous les papiers. Compromettraient-ils une autre personne que vous? Si vous le savez, dites-le.

– Que puis-je vous répondre, monsieur? Rien.

– Êtes-vous allé souvent chez cette femme?

– Trois ou quatre fois, avec mon père.

– Un des cochers de l’hôtel prétend vous y avoir conduits au moins dix fois.

– Cet homme se trompe. D’ailleurs, qu’importe le nombre des visites?

– Connaissez-vous la disposition des lieux? vous les rappelez-vous?

– Parfaitement, monsieur, il y a deux pièces. Claudine couchait dans celle du fond.

– Vous n’étiez pas un inconnu pour la veuve Lerouge, c’est entendu. Si vous étiez allé frapper un soir à son volet, pensez-vous qu’elle vous eût ouvert?

– Certes, monsieur, et avec empressement.

– Vous avez été malade, ces jours-ci?

– Très indisposé, au moins, oui monsieur. Mon corps fléchissait sous le poids d’une épreuve bien lourde pour mes forces. Je n’ai cependant pas manqué de courage!

– Pourquoi avoir défendu à votre valet de chambre Lubin d’aller chercher le médecin?

– Eh! monsieur, que pouvait le docteur à mon mal! Toute sa science m’aurait-elle rendu le fils légitime de monsieur de Commarin?

– On vous a entendu tenir de singuliers propos. Vous sembliez ne plus vous intéresser à rien de la maison. Vous avez détruit des papiers, des correspondances.

Оригинальный текст книги читать онлайн бесплатно в онлайн-библиотеке Knigger.com