LAffaire Lerouge - Страница 60

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On le fouillait en ce moment.

À cette humiliation suprême, de mains cyniques se promenant tout le long de son corps, il revint un peu à lui et sa colère s’éveilla.

Mais c’était fini déjà, et on l’entraînait le long des corridors sombres, dont le carreau était gras et glissant. On ouvrit une porte et on le poussa dans une sorte de cellule. Il entendit derrière lui un bruit de ferrures qui s’entrechoquaient et de serrures qui grinçaient.

Il était prisonnier, et, en vertu d’ordres spéciaux, prisonnier au secret.

Immédiatement il éprouva une sensation marquée de bien-être. Il était seul. Plus de chuchotements étouffés à ses oreilles, plus de voix aigres, plus de questions acharnées. Un silence, profond à donner l’idée du néant, se faisait autour de lui. Il lui sembla qu’il était à tout jamais retranché de la société, et il s’en réjouit. Il put croire qu’il lui était donné de subir une épreuve de la tombe. Son corps, aussi bien que son esprit, était accablé de lassitude. Il cherchait à s’asseoir quand il aperçut une maigre couchette, à droite, en face de la fenêtre grillée munie de son abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie qu’une planche au nageur qui coule. Il s’y précipita et s’étendit avec délices. Cependant il sentait des frissons. Il défit la grossière couverture de laine, s’en enveloppa et s’endormit d’un sommeil de plomb.

Dans le corridor, deux agents de la police de sûreté, l’un jeune encore, l’autre grisonnant déjà, appliquaient alternativement l’œil et l’oreille au judas pratiqué dans la porte.

Ils épiaient tous les mouvements du prisonnier, regardant et écoutant de toutes leurs forces.

– Dieu! est-il chiffe?, cet homme-là, murmurait le jeune policier. Quand on n’a pas plus de nerf que cela, on devrait bien rester honnête. En voilà un qui ne songera guère à faire sa tête, le matin de sa toilette! N’est-ce pas, monsieur Balan?

– C’est selon, répondit le vieil agent, il faudra voir. Lecoq m’a dit que c’est un rude mâtin.

– Tiens! voilà monsieur qui arrange son lit et qui se couche! Voudrait-il dormir, par hasard? Elle serait bonne, celle-là! Ce serait la première fois que je verrais ça!

– C’est que vous n’avez eu de relations qu’avec des coquins subalternes, mon camarade. Tous les gredins huppés, et j’en ai serré plus d’un, sont dans ce style. Au moment de l’arrestation, bonsoir, plus personne, le cœur leur tourne. Ils se relèvent le lendemain.

– Ma parole sacrée, on dirait qu’il dort! Est-ce drôle au moins!

– Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le vieil agent, que rien n’est au contraire si naturel. Je suis sûr que depuis son coup cet enfant-là ne vivait plus; il avait le feu dans le ventre. Maintenant il sait que son affaire est toisée, et le voilà tranquille.

– Farceur de monsieur Balan! il appelle cela être tranquille!

– Certainement! Il n’y a pas, voyez-vous, de plus grand supplice que l’anxiété; tout est préférable. Si vous aviez seulement dix mille livres de rente, je vous indiquerais un moyen pour en juger. Je vous dirais: Filez à Hombourg et risquez-moi toute votre fortune d’un coup, à rouge et noir. Vous me conteriez après des nouvelles de ce qu’on éprouve tant que la bille tourne. C’est, voyez-vous, comme si l’on tenaillait la cervelle, comme si on vous coulait du plomb fondu dans les os en guise de moelle. C’est si fort que, même quand on a tout perdu, on est content, on est soulagé, on respire. On se dit: ah! c’est donc fini! On est ruiné, nettoyé, rasé, mais c’est fini.

– Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez passé par là.

– Hélas! soupira le vieux policier, c’est à mon amour pour la dame de pique, amour malheureux, que vous devez l’honneur de regarder en ma compagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a pour deux heures à faire son somme, ne le perdez pas de vue, je vais fumer une cigarette dans la cour.

Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s’éveillant, la tête plus libre qu’il ne l’avait eue depuis son entrevue avec Noël. Ce fut pour lui un moment affreux que celui où pour la première fois il envisagea froidement sa situation.

– C’est maintenant, murmura-t-il, qu’il s’agit de ne pas se laisser abattre.

Il aurait vivement souhaité voir quelqu’un, parler, être interrogé, s’expliquer. Il eut envie d’appeler. À quoi bon! se dit-il, on va sans doute venir.

Il voulut regarder l’heure qu’il était et s’aperçut qu’on lui avait enlevé sa montre. Ce petit détail lui fut extrêmement sensible. On le traitait, lui, comme le dernier des scélérats. Il chercha dans ses poches, elles avaient toutes été scrupuleusement vidées. Il songea alors à l’état dans lequel il se trouvait et, se jetant à bas de la couchette, il répara, autant qu’il était en lui, le désordre de sa toilette. Il rajusta ses vêtements et les épousseta, il redressa son faux col et tant bien que mal refit le nœud de sa cravate. Versant ensuite de l’eau sur le coin de son mouchoir, il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux dont les paupières lui faisaient mal.

Enfin, il s’efforça de faire reprendre leur pli à sa barbe et à ses cheveux. Il ne se doutait guère que quatre yeux de lynx étaient fixés sur lui.

– Bon! murmurait l’apprenti policier, voilà notre coq qui relève la crête et qui lisse ses plumes!

– Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu’il n’était qu’engourdi… Chut!… il a parlé, je crois.

Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes désordonnés ni une de ces paroles incohérentes qui presque toujours échappent aux faibles que la frayeur agite, ou aux imprudents qui croient à la discrétion des «secrets». Une fois seulement, le mot «honneur», prononcé par Albert, arriva jusqu’à l’oreille des deux espions.

– Ces mâtins de la haute, grommela M. Balan, ont sans cesse ce mot à la bouche, dans les commencements. Ce qui les tracasse surtout, c’est l’opinion d’une douzaine d’amis et des cent mille inconnus qui lisent la Gazette des tribunaux. Ils ne songent à leur tête que plus tard.

Quand les gendarmes arrivèrent pour chercher Albert et le conduire à l’instruction, ils le trouvèrent assis sur le bord de sa couchette, les pieds appuyés sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la tête cachée entre ses mains.

Il se leva dès qu’ils entrèrent et fit quelques pas vers eux. Mais sa gorge était si sèche qu’il comprit qu’il lui serait impossible de parler. Il demanda un instant, et, revenant vers la petite table du secret, il se versa et but coup sur coup deux grands verres d’eau.

– Je suis prêt! dit-il aussitôt après.

Et d’un pas ferme, il suivit les gendarmes le long du passage qui conduit au Palais.

M. Daburon était alors au supplice. Il arpentait furieusement son cabinet et attendait son prévenu. Une fois encore, la vingtième depuis le matin, il regrettait de s’être engagé dans cette affaire.

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