LAffaire Lerouge - Страница 57

Изменить размер шрифта:

Ce nom éclata comme la foudre aux oreilles du juge d’instruction. Il bondit sur son fauteuil.

Sentant qu’il devenait cramoisi, il prit au hasard sur son bureau un énorme dossier, et, pour dissimuler son trouble, il l’éleva à la hauteur de sa figure comme s’il eût cherché à déchiffrer un mot illisible.

Il commençait à comprendre de quelle tâche il s’était chargé. Il sentait qu’il se troublait comme un enfant, qu’il n’avait ni son calme ni sa lucidité habituels. Il s’avouait qu’il était capable de commettre les plus fortes bévues. Pourquoi s’être chargé de cette instruction? Possédait-il son libre arbitre? Dépendait-il de sa volonté d’être impartial?

Volontiers il eût renvoyé à un autre moment la suite de la déposition du comte; le pouvait-il? Sa conscience de juge d’instruction lui criait que ce serait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet interrogatoire si pénible.

– Monsieur, dit-il, les sentiments exprimés par le vicomte sont fort beaux sans doute, mais ne vous a-t-il pas parlé de la veuve Lerouge?

– Si, répondit le comte qui parut soudain éclairé par le souvenir d’un détail inaperçu; si, certainement.

– Il a dû vous montrer que le témoignage de cette femme rendait impossible une lutte avec monsieur Gerdy?

– Précisément, monsieur, et, écartant la question de bonne foi, c’est là-dessus qu’il se basait pour se refuser à suivre mes volontés.

– Il faudrait, monsieur le comte, me raconter bien exactement ce qui s’est passé entre le vicomte et vous. Faites donc, je vous prie, un appel à vos souvenirs, et tâchez de me rapporter aussi exactement que possible ses paroles.

M. de Commarin put obéir sans trop de difficulté. Depuis un moment, une salutaire réaction s’opérait en lui. Son sang, fouetté par les insistances de l’interrogatoire, reprenait son cours accoutumé. Son cerveau se dégageait.

La scène de la soirée précédente était admirablement présente à sa mémoire jusque dans ses plus insignifiants détails. Il avait encore dans l’oreille l’intonation des paroles d’Albert, il revoyait sa mimique expressive.

À mesure que s’avançait son récit, vivant de clarté et d’exactitude, la conviction de M. Daburon s’affermissait.

Le juge retournait contre Albert précisément ce qui la veille avait fait l’admiration du comte.

Quelle surprenante comédie! pensait-il. Tabaret a décidément une double vue. À son incompréhensible audace, ce jeune homme joint une infernale habileté. Le génie du crime lui-même l’inspire. C’est un miracle que nous puissions le démasquer. Comme il avait bien tout prévu et préparé! Comme cette scène avec son père est merveilleusement combinée pour donner le change en cas d’accident!

» Il n’y a pas une phrase qui ne souligne une intention, qui n’aille au-devant d’un soupçon. Quel fini d’exécution! Quel soin méticuleux des détails!

» Rien n’y manque, pas même le grand duo avec la femme aimée. A-t-il réellement prévenu Claire? Probablement!

» Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, lui parler! Pauvre enfant! aimer un pareil homme! Mais son plan maintenant saute aux yeux.

» Cette discussion avec le comte, c’est sa planche de salut. Elle ne l’engage à rien et lui permet de gagner du temps.

» Il aurait probablement traîné les choses en longueur, puis il aurait fini par se ranger à l’avis de son père. Il se serait encore fait un mérite de sa condescendance et aurait demandé des récompenses pour sa faiblesse. Et lorsque Noël serait revenu à la charge, il se serait trouvé en face du comte, qui aurait tout nié bravement, qui l’aurait éconduit poliment, et au besoin l’aurait chassé comme un imposteur et un faussaire.

Chose étrange, mais cependant explicable, M. de Commarin, tout en parlant, arrivait précisément aux idées du juge, à des conclusions presque identiques.

Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de Claudine? Il se rappelait fort bien que dans sa colère il avait dit à son fils: «On ne commet pas de si belles actions pour son plaisir.» Ce sublime désintéressement s’expliquait.

Lorsque le comte eut terminé:

– Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. Je ne saurais vous rien dire encore de positif, mais la justice a de fortes raisons de croire que, dans la scène que vous venez de me rapporter, le vicomte Albert jouait en comédien consommé un rôle appris à l’avance.

– Et bien appris, murmura le comte, car il m’a trompé, moi!…

Il fut interrompu par Noël qui entrait, une serviette de chagrin noir à son chiffre sous le bras.

L’avocat s’inclina devant le vieux gentilhomme qui, de son côté, se leva et se retira, par discrétion, à l’extrémité de la pièce.

– Monsieur, dit Noël à demi-voix au juge, vous trouverez toutes les lettres dans ce portefeuille. Je vous demanderai la permission de vous quitter bien vite, l’état de madame Gerdy devient d’heure en heure plus alarmant.

Noël avait quelque peu haussé la voix en prononçant ces derniers mots; le comte les entendit. Il tressaillit et dut faire un grand effort pour étouffer la question qui de son cœur montait à ses lèvres.

– Il faut pourtant, mon cher maître, que vous m’accordiez une minute, répondit le juge.

M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant l’avocat par la main il l’amena devant le comte.

– Monsieur de Commarin, prononça-t-il, j’ai l’honneur de vous présenter monsieur Noël Gerdy.

M. de Commarin s’attendait probablement à quelque péripétie de ce genre, car pas un des muscles de son visage ne bougea; il demeura imperturbable. Noël, lui, fut comme un homme qui reçoit un coup de marteau sur le crâne: il chancela et fut obligé de chercher un point d’appui sur le dossier d’une chaise.

Puis, tous deux, le père et le fils, ils restèrent face à face, abîmés en apparence dans leurs réflexions, en réalité s’examinant avec une sombre méfiance, chacun s’efforçant de saisir quelque chose de la pensée de l’autre.

M. Daburon avait espéré mieux d’un coup de théâtre qu’il méditait depuis l’entrée du comte dans son cabinet. Il se flattait d’amener par cette brusque présentation une scène pathétique très vive qui ne laisserait pas à ses clients le loisir de la réflexion.

Le comte ouvrirait les bras, Noël s’y précipiterait, et la reconnaissance, pour être parfaite, n’aurait plus qu’à attendre la consécration des tribunaux.

La roideur de l’un, le trouble de l’autre déconcertaient ses prévisions. Il se crut obligé à une intervention plus pressante.

– Monsieur le comte, dit-il d’un ton de reproche, vous reconnaissiez, il n’y a qu’un instant, que monsieur Gerdy était votre fils légitime.

M. de Commarin ne répondit pas; on pouvait douter, à son immobilité, qu’il eût entendu. C’est Noël qui, rassemblant tout son courage, osa parler le premier.

Оригинальный текст книги читать онлайн бесплатно в онлайн-библиотеке Knigger.com