LAffaire Lerouge - Страница 55
– Vous êtes peut-être bien indisposé, monsieur le comte, dit le juge, pour me donner des éclaircissements que j’espérais de vous.
– Je me sens mieux, répondit M. de Commarin, je vous remercie Je suis aussi bien que je puis l’être après le coup terrible. En apprenant de quel crime est accusé mon fils et son arrestation, j’ai été foudroyé. Je me croyais fort, j’ai roulé dans la poussière. Mes domestiques m’ont cru mort. Que ne le suis-je, en effet! La vigueur de ma constitution m’a sauvé, à ce que dit mon médecin, mais je crois que Dieu veut que je vive pour que je boive jusqu’à la lie le calice des humiliations.
Il s’interrompit; un flot de sang qui remontait à sa gorge l’étouffait. Le juge d’instruction se tenait debout près de son bureau, n’osant se permettre un mouvement.
Après quelques instants de repos, le comte éprouva un soulagement, car il continua:
– Malheureux que je suis! ne devais-je pas m’attendre à tout cela? Est-ce que tout ne se découvre pas, tôt ou tard! Je suis châtié par où j’ai péché: par l’orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre et j’ai attiré l’orage sur ma maison. Albert, un assassin! un vicomte de Commarin à la cour d’assises! Ah! monsieur, punissez-moi aussi, car seul j’ai préparé le crime autrefois. Avec moi, quinze siècles de la gloire la plus pure s’éteignent dans l’ignominie.
M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du comte de Commarin: aussi s’était-il formellement promis de ne pas lui ménager le blâme.
Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, presque intraitable, et il s’était juré de faire tomber toute sa morgue.
Peut-être le plébéien traité de si haut jadis par la marquise d’Arlange gardait-il, sans s’en douter, un grain de rancune contre l’aristocratie?…
Il avait vaguement préparé certaine allocution un peu plus que sévère qui ne pouvait manquer d’atterrer le vieux gentilhomme et de le faire rentrer en lui-même.
Mais voilà qu’il se trouvait en présence d’un si immense repentir, que son indignation se changeait en pitié profonde, et qu’il se demandait comment adoucir cette douleur.
– Écrivez, monsieur, poursuivait le comte avec une exaltation dont on ne l’eût pas cru capable dix minutes plus tôt, écrivez mes aveux sans y retrancher rien. Je n’ai plus besoin de grâce ni de ménagements. Que puis-je craindre désormais? La honte n’est-elle pas publique! Ne faudra-t-il pas dans quelques jours que moi, le comte Rhéteau de Commarin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer l’infamie de notre maison! Ah! tout est perdu, maintenant, même l’honneur! Écrivez, monsieur, ma volonté est que tout le monde sache que je fus le premier coupable. Mais on saura aussi que déjà la punition avait été terrible, et qu’il n’était pas besoin de cette dernière et mortelle épreuve.
Le comte s’arrêta pour rassembler et condenser ses souvenirs. Il reprit ensuite d’une voix plus ferme et qui trouvait ses vibrations à mesure qu’il parlait:
– À l’âge qu’a maintenant Albert, monsieur, mes parents me firent épouser, malgré mes supplications, la plus noble et la plus pure des jeunes filles. Je l’ai rendue la plus infortunée des femmes. Je ne pouvais l’aimer. J’éprouvais alors la plus vive passion pour une maîtresse qui s’était donnée à moi sage et que j’avais depuis plusieurs années. Je la trouvais adorable de beauté, de candeur et d’esprit. Elle se nommait Valérie. Tout est mort en moi, monsieur; eh bien! ce nom, quand je le prononce, me remue encore. Malgré mon mariage, je ne pus me résigner à rompre avec elle. Je dois dire qu’elle le voulait. L’idée d’un partage honteux la révoltait. Sans doute elle m’aimait alors. Nos relations continuèrent. Ma femme et ma maîtresse devinrent mères presque en même temps. Cette coïncidence éveilla en moi l’idée funeste de sacrifier mon fils légitime à mon bâtard. Je communiquai ce projet à Valérie. À ma grande surprise, elle le repoussa avec horreur. En elle déjà l’instinct de la maternité s’était éveillé, elle ne voulait pas se séparer de son enfant. J’ai conservé, comme un monument de ma folie, les lettres qu’elle m’écrivait en ce temps; je les relisais cette nuit même. Comment ne me suis-je rendu ni à ses raisons ni à ses prières? C’est que j’étais frappé de vertige. Elle avait comme le pressentiment du malheur qui m’accable aujourd’hui. Mais je vins à Paris, mais j’avais sur elle un empire absolu: je menaçai de la quitter, de ne jamais la revoir, elle céda. Un valet à moi et Claudine Lerouge furent chargés de cette coupable substitution. C’est donc le fils de ma maîtresse qui porte le titre de vicomte de Commarin et qu’on est venu arrêter il y a une heure.
M. Daburon n’espérait pas une déclaration si nette, ni surtout si prompte. Intérieurement il se réjouit pour le jeune avocat, dont les nobles sentiments avaient fait sa conquête.
– Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous reconnaissez que monsieur Noël Gerdy est né de votre légitime mariage et que seul il a le droit de porter votre nom?
– Oui, monsieur. Hélas! autrefois je me suis réjoui du succès de mes projets comme de la plus heureuse victoire. J’étais si enivré de la joie d’avoir là, près de moi, l’enfant de ma Valérie, que j’oubliais tout. J’avais reporté sur lui une partie de mon amour pour sa mère, ou plutôt je l’aimais davantage encore, s’il est possible. La pensée qu’il porterait mon nom, qu’il hériterait de tous mes biens, au détriment de l’autre, me transportait de ravissement. L’autre, je le détestais, je ne pouvais le voir. Je ne me souviens pas de l’avoir embrassé deux fois. C’est au point que souvent Valérie, qui était très bonne, me reprochait ma dureté. Un seul mot troublait mon bonheur. La comtesse de Commarin adorait celui qu’elle croyait son fils, sans cesse elle voulait l’avoir sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant ma femme couvrir de baisers et de caresses l’enfant de ma maîtresse, je ne saurais l’exprimer. Autant que je le pouvais, je l’éloignais d’elle, et elle, ne pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s’imaginait que je faisais tout pour empêcher son fils de l’aimer. Elle mourut, monsieur, avec cette idée qui empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de chagrin, mais, comme les saintes, sans une plainte, sans un murmure, le pardon sur les lèvres et dans le cœur.
Bien que pressé par l’heure, M. Daburon n’osait interrompre le comte et l’interroger brièvement sur les faits directs de la cause.
Il pensait que la fièvre seule lui donnait cette énergie factice à laquelle, d’un moment à l’autre, pouvait succéder la plus complète prostration; il craignait, si une fois on l’arrêtait, qu’il n’eût plus la force de reprendre.
– Je n’eus pas, continua le comte, une larme pour elle. Qu’avait-elle été dans ma vie? Un chagrin et un remords. Mais la justice de Dieu, en avance sur celle des hommes, allait prendre une terrible revanche. Un jour, on vint m’avertir que Valérie se jouait de moi et me trompait depuis longtemps. Je ne voulus pas le croire d’abord; cela me paraissait impossible, insensé. J’aurais plutôt douté de moi que d’elle. Je l’avais prise dans une mansarde, s’épuisant seize heures pour gagner trente sous; elle me devait tout. J’en avais si bien fait, à la longue, une chose à moi, qu’une trahison d’elle répugnait en quelque sorte à ma raison. Je ne pouvais pas prendre sur moi d’être jaloux. Cependant, je m’informai, je la fis surveiller, je descendis jusqu’à l’épier. On avait dit vrai. Cette malheureuse avait un amant, et elle l’avait depuis plus de dix ans. C’était un officier de cavalerie. Il venait chez elle en s’entourant de précautions. D’ordinaire il se retirait vers minuit, mais il lui arrivait aussi de passer la nuit, et, en ce cas, il s’échappait de grand matin. Envoyé en garnison loin de Paris, il obtenait des permissions pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il restait enfermé chez elle sans bouger. Un soir, mes espions me prévinrent qu’il y était. J’accourus. Ma présence ne la troubla pas. Elle m’accueillit comme toujours en me sautant au cou. Je crus qu’on m’abusait, et j’allais tout lui dire, quand, sur le piano, j’aperçus des gants de daim comme en portent les militaires. Ne voulant pas d’éclat, ne sachant à quel excès pourrait me porter ma colère, je m’enfuis sans prononcer une parole. Depuis, je ne l’ai pas revue. Elle m’a écrit, je n’ai pas ouvert ses lettres. Elle a essayé de pénétrer jusqu’à moi, de se trouver sur mon passage; en vain: mes domestiques avaient une consigne que pas un n’eût osé enfreindre.