LAffaire Lerouge - Страница 54

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– Madame Gerdy a été comme foudroyée en apprenant là, tout à coup, par le récit d’un journal, qu’une femme qu’elle aimait vient d’être assassinée.

– Bah!… s’écria le père Tabaret.

Le bonhomme était à ce point stupéfait qu’il faillit se trahir, révéler ses accointances avec la police. Encore un peu, il s’écriait: «Quoi! votre mère connaissait la veuve Lerouge!» Par bonheur il se contint. Il eut plus de peine à dissimuler sa satisfaction, car il était ravi de se trouver ainsi sans efforts sur la trace du passé de la victime de La Jonchère.

– C’était, continua Noël, l’esclave de madame Gerdy. Elle lui était dévouée corps et âme, elle se serait jetée au feu sur un signe de sa main.

– Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez cette brave femme?

– Je ne l’avais pas vue depuis bien longtemps, répondit Noël dont la voix semblait voilée par une profonde tristesse, mais je la connais et beaucoup. Je dois même avouer que je l’aimais tendrement; elle avait été ma nourrice.

– Elle!… cette femme!… balbutia le père Tabaret.

Cette fois il était comme pris d’un étourdissement. La veuve Lerouge, nourrice de Noël! Il jouait de bonheur. La Providence évidemment le choisissait pour son instrument et le guidait par la main. Il allait donc obtenir tous les renseignements qu’une demi-heure avant il désespérait presque de se procurer. Il restait, devant Noël, muet et interdit. Cependant il comprit qu’à moins de se compromettre il devait parler, dire quelque chose.

– C’est un grand malheur, murmura-t-il.

– Pour madame Gerdy, je n’en sais rien, répondit Noël d’un air sombre, mais pour moi c’est un malheur immense. Je suis atteint en plein cœur par le coup qui a frappé cette pauvre femme. Cette mort, monsieur Tabaret, anéantit tous mes rêves d’avenir et renverse peut-être mes plus légitimes espérances. J’avais à me venger de cruels outrages, cette mort brise mes armes entre mes mains et me réduit au désespoir de l’impuissance. Ah!… je suis bien malheureux!

– Vous, malheureux! s’écria le père Tabaret, singulièrement touché de cette douleur de son cher Noël; au nom du Ciel! que vous arrive-t-il?

– Je souffre, murmura l’avocat, et bien cruellement. Non seulement l’injustice ne sera jamais réparée, je le crains, mais encore me voici livré sans défense aux coups de la calomnie. On pourra dire de moi que j’ai été un artisan de fourberies, un intrigant ambitieux, sans pudeur et sans foi.

Le père Tabaret ne savait que penser. Entre l’honneur de Noël et le crime de La Jonchère, il ne voyait nul trait d’union possible. Mille idées troubles et confuses se heurtaient dans son cerveau.

– Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. Est-ce que la calomnie prendrait jamais sur vous! Du courage, tonnerre! n’avez-vous pas des amis? Ne suis-je pas là? Ayez confiance, confiez-moi le sujet de votre chagrin, et c’est bien le diable si, à nous deux…

L’avocat se leva brusquement, enflammé d’une résolution soudaine.

– Eh bien! oui, interrompit-il, oui, vous saurez tout. Au fait, je suis las de porter seul un secret qui m’étouffe. Le rôle que je me suis imposé m’excède et m’indigne. J’ai besoin d’un ami qui me console. Il me faut un conseiller dont la voix m’encourage, car on est mauvais juge dans sa propre cause, et ce crime me plonge dans un abîme d’hésitations.

– Vous savez, répondit simplement le père Tabaret, que je suis tout à vous comme si vous étiez mon propre fils. Disposez de moi sans scrupule.

– Sachez donc, commença l’avocat… Mais non! pas ici. Je ne veux pas qu’on puisse écouter; passons dans mon cabinet.

IV

Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en face l’un de l’autre dans la pièce où travaillait l’avocat, une fois la porte soigneusement fermée, le bonhomme eut une inquiétude.

– Et si votre mère avait besoin de quelque chose? remarqua-t-il.

– Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune homme d’un ton sec, la domestique ira voir.

Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le père Tabaret, habitué aux rapports toujours si affectueux de la mère et du fils.

– De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par un mouvement d’irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite pique avec votre mère, vous l’aurez oubliée demain. Quittez donc ce ton glacial que vous prenez en parlant d’elle. Pourquoi cette affectation à l’appeler madame Gerdy?

– Pourquoi? répondit l’avocat d’une voix sourde, pourquoi?…

Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et revenant se placer près du bonhomme, il dit:

– Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n’est pas ma mère.

Cette phrase tomba comme un coup de bâton sur la tête du vieux policier. Il fut étourdi.

– Oh! fit-il de ce ton qu’on prend pour repousser une proposition impossible… Oh! songez-vous à ce que vous dites, mon enfant? Est-ce croyable, est-ce vraisemblable?

– Oui! c’est invraisemblable, répondit Noël avec une certaine emphase qui lui était habituelle, c’est incroyable, et cependant c’est vrai. C’est-à-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des comédies au profit de son fils, car elle a un fils, et à mon détriment à moi.

– Mon ami…, voulut commencer le père Tabaret, qui dans le lointain de cette révélation entrevoyait le fantôme de la veuve Lerouge.

Mais Noël ne l’écoutait pas et semblait à peine en état de l’entendre. Ce garçon si froid et si réservé, si «en dedans», ne contenait plus sa colère. Au bruit de ses propres paroles, il s’animait comme un bon cheval au son des grelots de ses harnais.

– Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement trompé que moi et plus misérablement pris pour dupe! Et moi qui aimais cette femme, qui ne savais quels témoignages d’affection lui prodiguer, qui lui sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a dû rire de moi! Son infamie date du moment où, pour la première fois, elle m’a pris sur ses genoux. Et jusqu’à ces jours passés, elle a soutenu, sans une heure de défaillance, son exécrable rôle. Son amour pour moi, hypocrisie! son dévouement, fausseté! ses caresses, mensonge! Et je l’adorais! Ah! que ne puis-je lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en échange de ses baisers de Judas. Et pourquoi cet héroïsme de fourberies, tant de soin, tant de duplicité? Pour me trahir plus sûrement, pour me dépouiller, me voler, pour donner à son bâtard tout ce qui m’appartient, à moi: mon nom, un grand nom; ma fortune, une fortune immense…

Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui se révélait le collaborateur de Gévrol.

Tout haut il dit:

– C’est bien grave, tout ce que vous dites là, cher Noël, c’est terriblement grave. Il faut supposer à madame Gerdy une audace et une habileté qu’on trouve rarement réunies chez une femme. Elle a dû être aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont été ses complices? elle ne pouvait agir seule. Son mari lui-même…

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