LAffaire Lerouge - Страница 45

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– Il me semble, monsieur, qu’il n’y a pas d’hésitation possible.

– Comment l’entendez-vous?

– Mon devoir, mon père, est, ce me semble, tout tracé. Devant votre fils légitime, je dois me retirer sans plainte, sinon sans regrets. Qu’il vienne, je suis prêt à lui rendre tout ce que, sans m’en douter, je lui ai pris trop longtemps: l’affection d’un père, sa fortune et son nom.

Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, ne sut pas garder le calme qu’en commençant il avait recommandé à son fils. Son visage devint pourpre et il ébranla la table du plus furieux coup de poing qu’il eût donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si convenable en toutes occasions, il s’emporta en jurons que n’eût pas désavoués un vieux sous-officier de cavalerie.

– Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que vous rêvez là n’arrivera jamais. Non, cela ne sera pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien fait. Quoi qu’il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses resteront ce qu’elles sont, parce que telle est ma volonté. Vicomte de Commarin vous êtes, vicomte de Commarin vous resterez, et malgré vous, s’il le faut. Vous le serez jusqu’à la mort, ou du moins jusqu’à la mienne; car jamais, moi vivant, votre projet insensé ne s’accomplira.

– Cependant, monsieur…, commença timidement Albert.

– Je vous trouve bien osé, monsieur, de m’interrompre quand je parle! s’exclama le comte. Ne sais-je pas d’avance toutes vos objections? Vous m’allez dire, n’est-ce pas, que c’est une injustice révoltante, une odieuse spoliation? J’en conviens, et plus que vous j’en gémis. Pensez-vous donc que d’aujourd’hui seulement je me repens de l’égarement fatal de ma jeunesse? Il y a vingt ans, monsieur, que je regrette mon fils légitime; vingt ans que je me maudis de l’iniquité dont il est victime. Et cependant j’ai su me taire et cacher les chagrins et les remords qui hérissent d’épines mon oreiller. En un moment votre stupide résignation rendrait mes longues souffrances inutiles! Non. Je ne le permettrai pas.

Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, il l’arrêta d’un regard foudroyant.

– Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n’ai pas pleuré au souvenir de mon fils légitime usant sa vie à lutter contre la médiocrité? Pensez-vous qu’il ne m’est pas venu d’ardents désirs de réparation? Il y a eu des jours, monsieur, où j’aurais donné la moitié de ma fortune seulement pour embrasser cet enfant d’une femme que j’ai su trop tard apprécier. La crainte de faire planer sur votre naissance l’ombre d’un soupçon m’a retenu. Je me suis sacrifié à ce grand nom de Commarin que je porte. Je l’ai reçu sans tache de mes pères, tel vous le léguerez à vos fils. Votre premier mouvement a été bon, généreux, chevaleresque, mais il faut l’oublier. Songez-vous au scandale, si jamais notre secret était livré au public? Ne devinez-vous pas la joie de nos ennemis, de cette tourbe de parvenus qui nous environne? Je frémis en songeant à l’odieux et au ridicule qui jailliraient sur notre nom. Trop de familles déjà ont des taches de boue sur leur blason, je n’en veux pas au mien.

M. de Commarin s’interrompit quelques minutes sans qu’Albert osât prendre la parole, tant, depuis son enfance, il était habitué à respecter les moindres volontés du terrible gentilhomme.

– Nous chercherions vainement, reprit le comte: il n’est pas de transaction possible. Puis-je, demain, vous renier et présenter Noël pour mon fils? dire: «Excusez, celui-ci n’est pas le vicomte, c’est cet autre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? Qu’importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou Benoît, ou Durand, ou Bernard! Mais quand on s’est appelé Commarin un seul jour, c’est ensuite pour la vie. La morale n’est pas la même pour tous, parce que tous n’ont pas le même devoir. Dans notre situation, les erreurs sont irréparables. Armez-vous donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom que vous portez. L’orage vient, tenons tête à l’orage.

L’impassibilité d’Albert ne contribuait pas peu à augmenter l’irritation de M. de Commarin. Fortifié dans une résolution immuable, le vicomte écoutait comme on remplit un devoir, et sa physionomie ne reflétait aucune émotion. Le comte comprenait qu’il ne l’ébranlait pas.

– Qu’avez-vous à répondre? lui dit-il.

– Qu’il me semble, monsieur, que vous ne soupçonnez même pas tous les périls que j’entrevois. Il est malaisé de maîtriser les révoltes de sa conscience…

– Vraiment! interrompit railleusement le comte, votre conscience se révolte! Elle choisit mal, son moment. Vos scrupules viennent trop tard. Tant que vous n’avez vu dans ma succession qu’un titre illustre et une douzaine de millions, elle vous a souri. Aujourd’hui elle vous apparaît grevée d’une lourde faute, d’un crime, si vous voulez, et vous demandez à ne l’accepter que sous bénéfice d’inventaire. Renoncez à cette folie. Les enfants, monsieur, sont responsables des pères, et ils le seront tant que vous honorerez le nom d’un grand homme. Bon gré mal gré vous serez mon complice, bon gré mal gré vous porterez le fardeau de la situation telle que je l’ai faite. Et quoi que vous puissiez souffrir, croyez que cela n’approchera jamais de ce que j’endure, moi, depuis des années.

– Eh! monsieur! s’écria Albert, est-ce donc moi, le spoliateur, qui ai à me plaindre? n’est-ce pas au contraire le dépossédé? Ce n’est pas moi qu’il s’agit de convaincre, mais bien monsieur Noël Gerdy.

– Noël? demanda le comte.

– Votre fils légitime, oui, monsieur. Vous me traitez en ce moment comme si l’issue de cette malheureuse affaire dépendait uniquement de ma volonté. Vous imaginez-vous donc que monsieur Gerdy sera de si facile composition et se taira? Et s’il élève la voix, espérez-vous le toucher beaucoup avec les considérations que vous m’exposez?

– Je ne le redoute pas.

– Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de vous le dire. Accordez à ce jeune homme, j’y consens, une âme assez haute pour ne désirer ni votre rang ni votre fortune; mais songez à tout ce qu’il doit s’être amassé de fiel dans son cœur. Il ne peut pas ne pas avoir un cruel ressentiment de l’horrible injustice dont il a été victime. Il doit souhaiter passionnément une vengeance, c’est-à-dire la réparation.

– Il n’y a pas de preuves.

– Il a vos lettres, monsieur.

– Elles ne sont pas décisives, vous me l’avez dit.

– C’est vrai, monsieur, et, cependant, elles m’ont convaincu, moi qui avais intérêt à ne pas l’être. Puis, s’il lui faut des témoins, il en trouvera.

– Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute?

– Vous-même, monsieur. Le jour où il le voudra, vous nous trahirez. Qu’il vous fasse appeler devant les tribunaux, et que là, sous la foi du serment, on vous adjure, on vous somme de dire la vérité, que répondrez-vous?

Le front de M. de Commarin se rembrunit encore à cette supposition si naturelle. Il délibérait ainsi avec l’honneur si puissant en lui.

– Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il enfin.

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