LAffaire Lerouge - Страница 42
» Là, pensent-ils, sont le salut et l’avenir. Le passé l’a bien prouvé. Ah! ils sont adroits! En somme, nous devons au clergé la chute de la Restauration. Et maintenant, en France, aristocratie et dévotion sont synonymes. Pour sept millions d’électeurs, un petit-fils de Louis XIV ne peut marcher qu’à la tête d’une armée de robes noires, escorté de prédicants, de moines et de missionnaires, avec un état-major d’abbés, le cierge au vent. Et on a beau dire, le Français n’est pas dévot, et il hait les jésuites. N’est-ce pas votre avis, vicomte?
Albert ne put qu’incliner la tête en signe d’assentiment. Déjà M. de Commarin continuait:
– Ma foi! je le déclare, je suis las de marcher à la remorque de ces gens-là. Je perds patience quand je vois sur quel ton ils le prennent avec nous, et à quel prix ils mettent leur alliance. Ils n’étaient pas si grands seigneurs jadis; un évêque à la cour faisait une mince figure. Aujourd’hui, ils se sentent indispensables. Moralement, nous n’existons que par eux. Et quel rôle jouons-nous à leur profit? Nous sommes le paravent derrière lequel ils jouent leur comédie. Quelle duperie! Est-ce que nos intérêts sont les leurs?
» Ils se soucient de nous, monsieur, comme de l’an VIII. Leur capitale est Rome, et c’est là que trône leur seul roi. Depuis je ne sais combien d’années, ils crient à la persécution, et jamais ils n’ont été si véritablement puissants. Enfin, si nous n’avons pas le sou, ils sont immensément riches. Les lois qui frappent les fortunes particulières ne les atteignent pas. Ils n’ont point d’héritiers qui se partagent leurs trésors et les divisent à l’infini. Ils possèdent la patience et le temps qui élèvent des montagnes avec des grains de sable. Tout ce qui va au clergé reste au clergé.
– Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert.
– Peut-être le faudrait-il, vicomte. Mais aurions-nous les bénéfices de la rupture? Et d’abord, y croirait-on?
On venait de servir le café. Le comte fit un signe, les domestiques sortirent.
– Non, poursuivit-il, on n’y croirait pas. Puis ce serait la guerre et la trahison dans nos ménages. Ils nous tiennent par nos femmes et nos filles, otages de notre alliance. Je ne vois plus pour l’aristocratie française qu’une planche de salut; une bonne petite loi autorisant les majorats.
– Vous ne l’obtiendrez jamais, monsieur.
– Croyez-vous? demanda M. de Commarin; vous y opposeriez-vous donc, vicomte?
Albert savait par expérience combien était brûlant ce terrain où l’attirait son père, il ne répondit pas.
– Mettons donc que je rêve l’impossible, reprit le comte; alors, que la noblesse fasse son devoir. Que toutes les filles de grande maison, que tous les cadets se dévouent. Qu’ils laissent pendant cinq générations le patrimoine entier à l’aîné et se contentent chacun de cent louis de rentes. De cette façon encore, on peut reconstruire les grandes fortunes. Les familles, au lieu d’être divisées par des intérêts et des égoïsmes divers, seraient unies par une aspiration commune. Chaque maison aurait sa raison d’État, un testament politique, pour ainsi dire, que se légueraient les aînés.
– Malheureusement, objecta le vicomte, le temps n’est plus guère aux dévouements.
– Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, je le sais très bien, et dans ma propre maison j’en ai la preuve. Je vous ai prié, moi, votre père, je vous ai conjuré de renoncer à épouser la petite-fille de cette vieille folle de marquise d’Arlange: à quoi cela a-t-il servi? À rien. Et après trois ans de luttes, il m’a fallu céder.
– Mon père…, voulut commencer Albert.
– C’est bien, interrompit le comte, vous avez ma parole, brisons. Mais souvenez-vous de ce que je vous ai prédit. Vous portez le coup mortel à notre maison. Vous serez, vous, un des grands propriétaires de la France; ayez quatre enfants, ils seront à peine riches; qu’eux-mêmes en aient chacun autant, et vous verrez vos petits-fils dans la gêne.
– Vous mettez tout au pis, mon père.
– Sans doute, et je le dois. C’est le moyen d’éviter les déceptions. Vous m’avez parlé du bonheur de votre vie! Misère! Un homme vraiment noble songe à son nom avant tout. Mademoiselle d’Arlange est très jolie, très séduisante, tout ce que vous voudrez, mais elle n’a pas le sou. Je vous avais, moi, choisi une héritière.
– Que je ne saurais aimer…
– La belle affaire! Elle vous apportait, dans son tablier, quatre millions, plus que les rois d’aujourd’hui ne donnent en dot à leurs filles. Sans compter les espérances…
L’entretien, sur ce sujet, pouvait être interminable; mais en dépit d’une contrainte visible, le vicomte restait à cent lieues de discussion. À peine, de temps à autre et pour ne pas jouer le rôle de confident absolument muet il prononçait quelques syllabes.
Cette absence d’opposition irritait le comte encore plus qu’une contradiction obstinée. Aussi fit-il tous ses efforts pour piquer son fils. C’était sa tactique.
Cependant il prodigua vainement les mots provocants et les allusions méchantes. Bientôt il fut sérieusement furieux contre son fils, et sur une laconique réponse, il s’emporta tout à fait.
– Parbleu! s’écria-t-il, le fils de mon intendant ne raisonnerait pas autrement que vous! Quel sang avez-vous donc dans les veines! Je vous trouve bien peuple pour un vicomte de Commarin!
Il est des situations d’esprit où la moindre conversation est extrêmement pénible. Depuis une heure, en écoutant son père et en lui répondant, Albert subissait un intolérable supplice. La patience dont il était armé lui échappa enfin.
– Eh! répondit-il, si je suis peuple, monsieur, il y a peut-être de bonnes raisons pour cela.
Le regard dont le vicomte accentua cette phrase était si éloquent et si explicite, que le comte eut un brusque haut-le-corps. Toute animation de l’entretien tomba, et c’est d’une voix hésitante qu’il demanda:
– Que voulez-vous dire, vicomte?
Albert, la phrase lancée, l’avait regrettée. Mais il était trop avancé pour reculer.
– Monsieur, répondit-il avec un certain embarras, j’ai à vous entretenir de choses graves. Mon honneur, le vôtre, celui de notre maison sont en jeu. Je devais avoir avec vous une explication, et je comptais la remettre à demain, ne voulant pas troubler la soirée de votre retour. Néanmoins, si vous l’exigez…
Le comte écoutait son fils avec une anxiété mal dissimulée. On eût dit qu’il devinait où il allait en venir, et qu’il s’épouvantait de l’avoir deviné.
– Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant ses mots, que jamais, quoi que vous ayez fait, ma voix ne s’élèvera pour vous accuser. Vos bontés constantes pour moi…
C’est tout ce que put supporter M. de Commarin.
– Trêve de préambules, interrompit-il durement. Les faits, sans phrases…