LAffaire Lerouge - Страница 40

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La presse un peu dissipée, le comte apparut, suivi d’un domestique portant une immense pelisse de voyage, garnie de fourrures précieuses.

Le comte de Commarin annonçait bien dix bonnes années de moins que son âge. Sa barbe et ses cheveux encore abondants grisonnaient à peine. Il était grand et maigre, marchait le corps droit et portait la tête haute, sans avoir rien cependant de cette disgracieuse roideur britannique, l’admiration et l’envie de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure était noble, sa démarche aisée. Il avait de fortes mains, très belles, les mains d’un homme dont les ancêtres ont pendant des siècles donnés de grands coups d’épée. Sa figure régulière présentait un contraste singulier pour celui qui l’étudiait: tous ses traits respiraient une facile bonhomie, sa bouche était souriante, mais dans ses yeux clairs éclatait la plus farouche fierté.

Ce contraste traduisait le secret de son caractère.

Tout aussi exclusif que la marquise d’Arlange, il avait marché avec son siècle, ou du moins il paraissait avoir marché.

Autant que la marquise, il méprisait absolument tout ce qui n’était pas noble, seulement son mépris s’exprimait d’une façon différente. La marquise affichait hautement et brutalement ses dédains; le comte les dissimulait sous les recherches d’une politesse humiliante à force d’être excessive. La marquise aurait volontiers tutoyé ses fournisseurs; le comte, chez lui, un jour que son architecte avait laissé tomber son parapluie, s’était précipité pour le ramasser.

C’est que la vieille dame avait les yeux bandés, les oreilles bouchées, tandis que le comte avait beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup entendu avec une ouïe très fine. Elle était sotte et sans l’ombre du sens commun; il avait de l’esprit, des vues presque larges, et des idées. Elle rêvait le retour de tous les usages saugrenus, la restauration des niaiseries monarchiques, s’imaginant qu’on fait reculer les années comme les aiguilles d’une pendule; il aspirait, lui, à des choses positives; au pouvoir, par exemple, sincèrement persuadé que son parti pouvait encore le ressaisir et le garder, et reconquérir sourdement et lentement, mais sûrement, tous les privilèges perdus.

Mais, au fond, ils devaient s’entendre.

Pour tout dire, le comte était le portrait flatté d’une certaine fraction de la société, et la marquise en était la caricature.

Il faut ajouter qu’avec ses égaux, M. de Commarin savait se départir de son écrasante urbanité. Il reprenait alors son caractère vrai, hautain, entier, intraitable, supportant la contradiction à peu près comme un étalon la piqûre d’une mouche.

Dans sa maison, c’était un despote.

En apercevant son père, Albert s’avança vers lui avec empressement. Ils se serrèrent la main, s’embrassèrent d’un air aussi noble que cérémonieux, et en moins d’une minute expédièrent la phraséologie banale des informations de retour et des compliments de voyage.

Alors seulement M. de Commarin parut s’apercevoir de l’altération, si visible, du visage de son fils.

– Vous êtes souffrant, vicomte? demanda-t-il.

– Non, monsieur, répondit laconiquement Albert.

Le comte fit un: «Ah!» accompagné d’un certain mouvement de tête, qui était chez lui comme un tic et exprimait la plus parfaite incrédulité; puis il se retourna vers son domestique et lui donna brièvement quelques ordres.

– Maintenant, reprit-il en revenant à son fils, rentrons vite à l’hôtel. J’ai hâte de me sentir chez moi, et de plus je mangerai avec plaisir, n’ayant rien pris aujourd’hui qu’une tasse de détestable bouillon, à je ne sais quel buffet.

M. de Commarin arrivait à Paris d’une humeur massacrante. Son voyage en Autriche n’avait pas amené les résultats qu’il espérait.

Pour comble, s’étant arrêté chez un de ses anciens amis, il avait eu avec lui une discussion si violente qu’ils s’étaient séparés sans se donner la main.

À peine installé sur les coussins de sa voiture, qui partit au galop, le comte ne put s’empêcher de revenir sur ce sujet qui lui tenait fort à cœur.

– Je suis brouillé avec le duc de Sairmeuse, dit-il à son fils.

– Il me semble, monsieur, répondit Albert sans la moindre intention de raillerie, que c’est ce qui ne manque jamais d’arriver lorsque vous restez plus d’une heure ensemble.

– C’est vrai, mais cette fois c’est définitif. J’ai passé quatre jours chez lui dans un état inconcevable d’exaspération. Maintenant, je lui ai retiré mon estime. Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy, une des belles terres du nord de la France. Il coupe les bois, met à l’encan le château où il est, une demeure princière qui va devenir une sucrerie. Il fait argent de tout, pour augmenter, à ce qu’il dit, ses revenus, pour acheter de la rente, des actions, des obligations!…

– Et c’est la raison de votre rupture? demanda Albert sans trop de surprise.

– Sans doute. N’est-elle pas légitime?

– Mais, monsieur, vous savez que le duc a une famille nombreuse; il est loin d’être riche.

– Et ensuite! reprit le comte. Qu’importe cela? On se prive, monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, on porte des sabots tout l’hiver, on fait donner de l’éducation à son aîné seulement, et on ne vend pas. Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand elle est désagréable. J’ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un noble qui vend ses terres commet une indignité, il trahit son parti.

– Oh! monsieur! fit Albert, essayant de protester.

– J’ai dit traître, continua le comte avec véhémence, je maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vicomte: la puissance a été, est et sera toujours à qui possède la fortune, à plus forte raison à qui détient le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En ruinant la noblesse, ils ont détruit son prestige bien plus sûrement qu’en abolissant les titres. Un prince à pied et sans laquais est un homme comme un autre. Le ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois: «Enrichissez-vous» n’était point un sot. Il leur donnait la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne l’ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se sont lancés dans la spéculation. Ils sont riches aujourd’hui, mais de quoi? de valeurs de Bourse, de titres de portefeuille, de papiers, de chiffons enfin.

» C’est de la fumée qu’ils cadenassent dans leurs coffres. Ils préfèrent le mobilier qui rapporte huit, aux prés, aux vignes, aux bois, qui ne rendent pas trois du cent. Le paysan n’est pas si fou. Dès qu’il a de la terre grand comme un mouchoir de poche, il en veut grand comme une nappe, puis grand comme un drap. Le paysan est lent comme le bœuf de sa charrue, mais il a sa ténacité, son énergie patiente, son obstination. Il marche droit vers son but, poussant ferme sur le joug, et sans que rien l’arrête ni le détourne. Pour devenir propriétaire, il se serre le ventre, et les imbéciles rient. Qui sera bien surpris quand il fera, lui aussi, son 89? Le bourgeois et aussi les barons de la féodalité financière.

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