LAffaire Lerouge - Страница 39
– Oui, continua-t-il après avoir repris haleine, je lui dirais cela et non autre chose. Et, à moins que cet homme ne soit mille fois plus fort que je ne le suppose, à moins qu’il ne soit de bronze, de marbre, d’acier, je le verrais à mes pieds et j’obtiendrais un aveu…
– Et s’il était de bronze, en effet, dit M. Daburon, s’il ne tombait pas à vos pieds! Que feriez-vous?
La question, évidemment, embarrassa le bonhomme.
– Dame! balbutia-t-il, je ne sais, je verrais, je chercherais… mais il avouerait.
Après un assez long silence, M. Daburon prit une plume et écrivit quelques lignes à la hâte.
– Je me rends, dit-il. Monsieur Albert de Commarin va être arrêté, c’est maintenant décidé. Mais les formalités et les perquisitions prendront un certain temps qui, d’un autre côté, m’est nécessaire. Je veux interroger, avant le prévenu, son père, le comte de Commarin, et encore ce jeune avocat, votre ami, monsieur Noël Gerdy. Les lettres qu’il possède me sont indispensables.
À ce nom de Gerdy, la figure du père Tabaret s’assombrit et exprima la plus comique inquiétude.
– Sapristi! s’exclama-t-il, voilà ce que je redoutais!
– Quoi? demanda M. Daburon.
– Eh! la nécessité des lettres de Noël… Naturellement, il va savoir qui a mis la justice sur les traces du crime. Me voilà dans de beaux draps! C’est à moi qu’il devra la reconnaissance de ses droits, n’est-ce pas? Pensez-vous qu’il me sera reconnaissant! Point, il me méprisera. Il me fuira quand il saura que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l’agent, se coiffent dans le même bonnet de coton. Pauvre humanité! Avant huit jours mes plus vieux amis me refuseront la main. Comme si ce n’était pas un bonheur de servir la justice!… Je vais être réduit à changer de quartier, à prendre un faux nom…
Il pleurait presque, tant sa peine était grande. Le magistrat en fut touché.
– Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit-il, je ne mentirai pas mais je m’arrangerai de telle sorte que votre fils d’adoption, votre Benjamin, ne saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis arrivé jusqu’à lui par des papiers trouvés chez la veuve Lerouge.
Le bonhomme, transporté, saisit la main du juge et la porta à ses lèvres.
– Oh! merci, monsieur! s’écria-t-il, merci mille fois! Vous êtes grand, vous êtes… Et moi qui tout à l’heure… mais, suffit! je me trouverai, si vous le permettez, à l’arrestation; je serais très satisfait d’assister aux perquisitions.
– Je comptais vous le demander, monsieur Tabaret, répondit le juge.
Les lampes pâlissaient et devenaient fumeuses, le toit des maisons blanchissait, le jour se levait. Déjà, dans le lointain, on entendait le roulement des voitures matinales; Paris s’éveillait.
– Je n’ai pas de temps à perdre, poursuivit M. Daburon, si je veux que toutes mes mesures soient bien prises. Je tiens absolument à voir le procureur impérial; je le ferai réveiller s’il le faut. Je me rendrai de chez lui directement au Palais, j’y serai avant huit heures. Je désire, monsieur Tabaret, vous y trouver à mes ordres.
Le bonhomme remerciait et s’inclinait, quand le domestique du magistrat parut.
– Voici, monsieur, dit-il à son maître, un pli que vient d’apporter un gendarme de Bougival. Il attend la réponse dans l’antichambre.
– Très bien! répondit M. Daburon; demandez à cet homme s’il n’a besoin de rien, et dans tous les cas offrez-lui un verre de vin.
En même temps il brisait l’enveloppe de la dépêche.
– Tiens! fit-il, une lettre de Gévrol!
Et il lut:
Monsieur le juge d’instruction,
J’ai l’honneur de vous faire savoir que je suis sur la trace de l’homme aux boucles d’oreilles. Je viens d’apprendre de ses nouvelles chez un marchand de vin, où des ivrognes étaient attardés. Notre homme est rentré chez le marchand de vin dimanche matin en sortant de chez la veuve Lerouge. Il a commencé par acheter et payer deux litres de vin. Puis il s’est frappé le front et a dit: «Vieille bête! j’oubliais que c’est demain la fête du bateau!» Il a aussitôt demandé trois autres litres. J’ai consulté l’almanach, le bateau doit s’appeler Saint-Marin. J’ai appris aussi qu’il était chargé de blé. J’écris à la préfecture en même temps qu’à vous, pour que des perquisitions soient faites à Paris et à Rouen. Il est impossible qu’elles n’aboutissent pas.
Je suis en attendant, monsieur…
– Ce pauvre Gévrol! s’écria le père Tabaret en éclatant de rire, il aiguise son sabre et la bataille est gagnée. Est-ce que monsieur le juge ne va pas arrêter ses recherches?
– Non, certes! répondit M. Daburon, négliger la moindre chose est souvent une faute irréparable. Et qui sait quelles lumières nous peut fournir cet inconnu?
VIII
Le jour même de la découverte du crime de La Jonchère, à l’heure précisément où le père Tabaret faisait sa démonstration dans la chambre de la victime, le vicomte Albert de Commarin montait en voiture pour se rendre à la gare du Nord au-devant de son père.
Le vicomte était fort pâle. Ses traits tirés, ses yeux mornes, ses lèvres blêmies dénonçaient d’accablantes fatigues, l’abus de plaisirs écrasants ou de terribles soucis.
Au surplus, tous les domestiques de l’hôtel avaient parfaitement observé que, depuis cinq jours, leur jeune maître n’était pas dans son assiette ordinaire. Il ne parlait qu’avec effort, mangeait à peine et avait sévèrement interdit sa porte.
Le valet de chambre de monsieur le vicomte fit remarquer que ce changement, trop rapide pour ne pas être des plus sensibles, était survenu le dimanche matin à la suite de la visite d’un certain sieur Gerdy, avocat, lequel était resté près de trois heures dans la bibliothèque.
Le vicomte, gai comme un pinson à l’arrivée de ce personnage, avait, à sa sortie, l’air d’un déterré, et il n’avait plus quitté cette mine affreuse.
Au moment de se faire conduire au chemin de fer, le vicomte paraissait se traîner avec tant de peine que M. Lubin, son valet de chambre, l’exhorta beaucoup à ne pas sortir. S’exposer au froid, c’était commettre une imprudence gratuite. Il serait plus sage à lui de se coucher et d’avaler une bonne tasse de tisane.
Mais le comte de Commarin n’entendait point raillerie sur le chapitre des devoirs filiaux. Il était homme à pardonner à son fils les plus incroyables folies, les pires débordements, plutôt que ce qu’il appelait un manque de révérence. Il avait annoncé son arrivée par le télégraphe vingt-quatre heures à l’avance, donc l’hôtel devait être sous les armes, donc l’absence d’Albert à la gare l’eût choqué comme la plus outrageante des inconvenances.
Le vicomte se promenait depuis cinq minutes dans la salle d’attente quand la cloche signala l’arrivée du train. Bientôt les portes qui donnent sur le quai s’ouvrirent et furent encombrées de voyageurs.