LAffaire Lerouge - Страница 38
– Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, vous ne connaissez pas d’obstacles.
– Puisqu’il est coupable! Je le demanderai à monsieur le juge, qui aurait commis ce crime sinon lui? Qui avait intérêt à supprimer la veuve Lerouge, son témoignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uniquement lui. Mon Noël, qui est bête comme un honnête homme, l’a prévenu: il a agi. Que sa culpabilité ne soit pas établie, il reste plus Commarin que jamais, et mon avocat est Gerdy jusqu’au cimetière.
– Oui, mais…
Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupéfait.
– Monsieur le juge voit donc des difficultés? demanda-t-il.
– Eh! sans doute! répondit M. Daburon: cette affaire est de celles qui commandent la plus grande circonspection. Dans des cas pareils à celui-ci, on ne doit frapper qu’à coup sûr, et nous n’avons que des présomptions… les plus concluantes, je le sais, mais enfin des présomptions. Si nous nous trompions? La justice, malheureusement, ne peut jamais réparer complètement ses erreurs. Sa main posée injustement sur un homme laisse une empreinte qui ne s’efface plus. Elle reconnaît qu’elle s’est trompée, elle l’avoue hautement, elle le proclame… en vain. L’opinion absurde, idiote, ne pardonne pas à un homme d’avoir pu être soupçonné.
C’est en poussant de gros soupirs que le père Tabaret écoutait ces réflexions. Ce n’est pas lui qui eût été retenu par de si mesquines considérations.
– Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j’en suis persuadé. Mais s’ils étaient faux? Notre précipitation serait pour ce jeune homme un affreux malheur. Et encore, quel éclat, quel scandale! Y avez-vous songé? Vous ne savez pas tout ce qu’une démarche risquée peut coûter à l’autorité, à la dignité de la justice, au respect qui constitue sa force… L’erreur appelle la discussion, provoque l’examen, enfin éveille la méfiance à une époque où tous les esprits ne sont que trop disposés à se défier des pouvoirs constitués.
Il s’appuya sur le guéridon et parut réfléchir profondément.
Pas de chance, pensait le père Tabaret, j’ai affaire à un trembleur. Il faudrait agir, il parle; signer des mandats, il pousse des théories. Il est étourdi de ma découverte et il a peur. Je supposais en accourant ici qu’il serait ravi, point. Il donnerait bien un louis de sa poche pour ne m’avoir pas fait appeler; il ne saurait rien et dormirait du sommeil épais de l’ignorance. Ah! voilà! On voudrait bien avoir dans son filet des tas de petits poissons, mais on ne se soucie pas des gros. Les gros sont dangereux, on les lâcherait volontiers…
– Peut-être, dit à haute voix M. Daburon, peut-être suffirait-il d’un mandat de perquisition et d’un autre de comparution?…
– Alors tout est perdu! s’écria le père Tabaret.
– En quoi, s’il vous plaît?
– Hélas! monsieur le juge le sait mieux que moi, qui ne suis qu’un pauvre vieux. Nous sommes en face de la préméditation la plus habile et la plus raffinée. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace de l’ennemi. Si nous lui laissons le temps de respirer, il nous échappe.
Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peut-être en signe d’assentiment.
– Il est évident, continua le père Tabaret, que notre adversaire est un homme de première force, d’un sang-froid surprenant, d’une habileté consommée. Ce gaillard-là doit avoir tout prévu, tout absolument, jusqu’à la possibilité improbable d’un soupçon s’élevant jusqu’à lui. Oh! ses précautions sont prises. Si monsieur le juge se contente d’un mandat de comparution, le gredin est sauvé. Il comparaîtra tranquille comme Baptiste, absolument comme s’il s’agissait d’un duel. Il nous arrivera nanti du plus magnifique alibi qui se puisse voir, d’un alibi irrécusable. Il va prouver qu’il a passé la soirée et la nuit du mardi et de mercredi avec les personnages les plus considérables. Il aura dîné avec le comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupé avec le duc Untel; la baronne de Ci et la vicomtesse de Là ne l’auront pas perdu de vue une minute… Enfin, le coup sera si bien monté, tous les trucs joueront si bien, qu’il faudra lui ouvrir la porte, et encore lui présenter des excuses sur l’escalier. Il n’est qu’un moyen de le convaincre, c’est de le surprendre par une rapidité contre laquelle il est impossible qu’il soit en garde. On doit tomber chez lui comme la foudre, l’arrêter au réveil, l’entraîner encore tout abasourdi, et l’interroger là, sur-le-champ, hic et nunc, tout chaud encore de son lit. C’est la seule chance qu’il soit de surprendre quelque chose. Ah! que ne suis-je, pour un jour, juge d’instruction!
Le père Tabaret s’arrêta court, saisi de la crainte de manquer de respect au magistrat. Mais M. Daburon n’avait nullement l’air choqué.
– Poursuivez, dit-il d’un ton encourageant, poursuivez!
– Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d’instruction. Je fais arrêter mon bonhomme, et vingt minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne m’amuse point à lui poser des questions plus ou moins captieuses. Non; je vais droit au but. Je l’accable tout d’abord du poids de ma certitude. Quel pavé! Je lui prouve que je sais tout, si évidemment, si clairement, si péremptoirement qu’il se rend, ne pouvant agir autrement. Non, je ne l’interroge pas. Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le premier. Et voici mon discours: «Mon bonhomme, vous m’apportez un alibi! C’est fort bien. Mais nous connaissons ce moyen, l’ayant pratiqué. Il est usé. On est fixé sur les pendules qui retardent ou avancent. Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, c’est admis.
» Cependant voici ce que vous avez fait: à huit heures vingt minutes, vous avez filé adroitement. À huit heures trente-cinq minutes, vous preniez le chemin de fer, rue Saint-Lazare. À neuf heures, vous descendiez à la gare de Rueil et vous vous élanciez sur la route de La Jonchère. À neuf heures un quart, vous frappiez au volet de la veuve Lerouge, qui vous ouvrait et à qui vous demandiez à manger un morceau et surtout à boire un coup. À neuf heures vingt-cinq, vous lui plantiez un morceau de fleuret bien aiguisé entre les épaules, vous bouleversiez tout dans la maison et vous brûliez certains papiers, vous savez. Après quoi, enveloppant dans une serviette tous les objets précieux pour faire croire à un vol, vous sortiez en fermant la porte à double tour.
» Arrivé à la Seine, vous avez jeté votre paquet dans l’eau, vous avez regagné la station du chemin de fer à pied, et à onze heures vous reparaissiez frais et dispos.
» C’est bien joué. Seulement vous avez compté sans deux adversaires: un agent de police assez madré, surnommé Tirauclair, et un autre plus capable encore, qui a nom le hasard. À eux deux, ils vous font perdre la partie. D’ailleurs, vous avez eu le tort de porter des bottes trop fines, de conserver vos gants gris perle, et de vous embarrasser d’un chapeau de soie et d’un parapluie. Maintenant, avouez, ce sera plus court, et je vous donnerai la permission de fumer dans votre prison de ces excellents trabucos que vous aimez et que vous brûlez toujours avec un bout d’ambre.»
Le père Tabaret avait grandi de deux pouces tant était grand son enthousiasme. Il regarda le magistrat comme pour quêter un sourire approbateur.