LAffaire Lerouge - Страница 35
En ce moment, cet homme noble et fier, ce magistrat si sévère pour lui-même, s’expliqua les délices irrésistibles de la vengeance. Il comprit la haine qui s’arme d’un poignard, qui s’embusque lâchement dans les recoins sombres, qui frappe dans les ténèbres, en face ou dans le dos, peu importe, mais qui frappe, qui tue, qui veut du sang pour son assouvissement!
En ce moment, précisément, il était chargé d’instruire l’affaire d’une pauvre fille publique, accusée d’avoir donné un coup de couteau à une de ses tristes compagnes.
Elle était jalouse de cette femme, qui avait cherché à lui enlever son amant, un soldat ivrogne et grossier.
M. Daburon se sentait saisi de pitié pour cette misérable créature qu’il avait commencé d’interroger la veille.
Elle était très laide et vraiment repoussante, mais l’expression de ses yeux, quand elle parlait de son soldat, revenait à la mémoire du juge.
Elle l’aime véritablement, pensait-il. Si chacun des jurés avait souffert ce que je souffre, elle serait acquittée. Mais combien d’hommes ont eu dans leur vie une passion? Peut-être pas un sur vingt!
Il se promit de recommander cette fille à l’indulgence du tribunal et d’atténuer autant qu’il le pourrait le crime dont elle s’était rendue coupable.
Lui-même venait de se décider à commettre un crime.
Il était résolu à tuer M. Albert de Commarin.
Pendant le reste de la nuit, il ne fit que s’affermir dans cette résolution, se démontrant par mille raisons folles, qu’il trouvait solides et indiscutables, la nécessité et la légitimité de cette vengeance.
Sur les sept heures du matin, il se trouvait dans une allée du bois de Boulogne, non loin du lac. Il gagna la porte Maillot, prit une voiture et se fit conduire chez lui.
Le délire de la nuit continuait, mais sans souffrance. Il ne sentait aucune fatigue. Calme et froid, il agissait sous l’empire d’une hallucination, à peu près comme un somnambule.
Il réfléchissait et raisonnait, mais ce n’était pas avec sa raison.
Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autrefois lorsqu’il devait aller chez la marquise d’Arlange, et sortit.
Il passa d’abord chez un armurier et acheta un petit revolver qu’il fit charger avec soin sous ses yeux et qu’il mit dans sa poche. Il se rendit ensuite chez les personnes qu’il supposait capables de lui apprendre de quel club était le vicomte. Nulle part on ne s’aperçut de l’étrange situation de son esprit, tant sa conversation et ses manières étaient naturelles.
Dans l’après-midi seulement, un jeune homme de ses amis lui nomma le cercle de M. de Commarin fils et lui proposa de l’y conduire, en faisant partie lui-même.
M. Daburon accepta avec empressement et suivit son ami. Le long de la route, il serrait avec frénésie le bois du revolver qu’il tenait caché. Il ne pensait qu’au meurtre qu’il voulait commettre, et au moyen de ne pas manquer son coup. Cela va faire, se disait-il froidement, un scandale affreux, surtout si je ne réussis pas à me brûler la cervelle aussitôt. On m’arrêtera, on me mettra en prison, je passerai en cour d’assises. Voilà mon nom déshonoré. Bast! que m’importe! Je ne suis pas aimé de Claire, que me fait le reste! Mon père mourra sans doute de douleur, mais il faut que je me venge!… Arrivés au club, son ami lui montra un jeune homme très brun, à l’air hautain à ce qu’il lui parut, qui, accoudé à une table, lisait une revue. C’était le vicomte.
M. Daburon marcha sur lui sans sortir son revolver. Mais, arrivé à deux pas, le cœur lui manqua. Il tourna brusquement les talons et s’enfuit, laissant son ami stupéfié d’une scène dont il lui était impossible de se rendre compte.
M. Albert de Commarin ne verra jamais la mort d’aussi près qu’une fois.
Arrivé dans la rue, M. Daburon sentit que la terre fuyait sous ses pas. Tout tournait autour de lui. Il voulut crier et ne le put. Il battit l’air de ses mains, chancela un instant et enfin tomba comme une masse sur le trottoir.
Des passants accoururent et aidèrent les sergents de ville à le relever. Dans une de ses poches, on trouva son adresse; on le porta à son domicile.
Quand il reprit ses sens, il était couché, et il aperçut son père au pied de son lit.
Que s’était-il donc passé?
On lui apprit, avec bien des ménagements, que pendant six semaines il avait flotté entre la vie et la mort. Les médecins le déclaraient sauvé; maintenant il était remis, il allait bien.
Cinq minutes de conversation l’avaient épuisé. Il ferma les yeux et chercha à recueillir ses idées, qui s’étaient éparpillées comme les feuilles d’un arbre en automne par une tempête. Le passé lui semblait noyé dans un brouillard opaque; mais au milieu de ces ténèbres, tout ce qui concernait Mlle d’Arlange se détachait précis et lumineux. Toutes ses actions, à partir du moment où il avait embrassé Claire, il les revoyait comme un tableau fortement éclairé. Il frémit, et ses cheveux en un moment furent trempés de sueur.
Il avait failli devenir assassin!
Et la preuve qu’il était vraiment remis et qu’il avait repris la pleine possession de ses facultés, c’est qu’une question de droit criminel traversa son cerveau.
Le crime commis, se dit-il, aurais-je été condamné? Oui. Étais-je responsable? Non. Le crime serait-il une forme de l’aliénation mentale? Étais-je fou, étais-je dans l’état particulier qui doit précéder un attentat? Qui saura me répondre? Pourquoi tous les juges n’ont-ils pas traversé une incompréhensible crise comme la mienne? Mais qui me croirait, si je racontais ce qui m’est arrivé?
Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, il le conta à son père, qui haussa les épaules et lui assura que c’était là une mauvaise réminiscence de délire.
Ce père, qui était bon, fut ému au récit des amours si tristes de son fils, sans y voir cependant un malheur irréparable. Il lui conseilla la distraction, mit à sa disposition toute sa fortune et l’engagea fort à épouser une bonne grosse héritière poitevine, gaie et bien portante, qui lui ferait des enfants superbes. Puis, comme ses terres souffraient de son absence, il repartit pour sa province.
Deux mois plus tard, le juge d’instruction avait repris sa vie et ses travaux habituels. Mais il avait beau faire, il agissait comme un corps sans âme; au-dedans de lui, il le sentait, quelque chose était brisé.
Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la marquise. En l’apercevant, elle poussa un cri de terreur. Elle l’avait pris pour un spectre, tant il était différent de celui qu’elle avait connu.
Comme elle redoutait les figures funèbres, elle le consigna à sa porte.
Claire fut malade une semaine à sa vue.
Comme il m’aimait! se disait-elle; il a failli mourir. Albert m’aime-t-il autant?