LAffaire Lerouge - Страница 34
Claire, à son tour, prit avec effusion les mains de M. Daburon.
– Vous avez raison, dit-elle, il faut être mon ami. Oublions ce qui vient d’arriver, oubliez ce que vous m’avez dit, soyez comme par le passé le meilleur et le plus indulgent des frères.
L’obscurité était venue; elle ne pouvait le voir mais elle comprit qu’il pleurait, car il tarda à répondre.
– Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous me demandez là! Quoi! c’est vous qui me parlez d’oublier! Vous sentez-vous la force d’oublier, vous! Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus que vous m’aimez…
Il s’arrêta, ne pouvant prendre sur lui de prononcer ce nom de Commarin, et c’est avec effort qu’il ajouta:
– Et je vous aimerai toujours… Ils avaient fait quelques pas hors du berceau et se trouvaient maintenant non loin du perron.
– À cette heure, mademoiselle, reprit le magistrat, permettez-moi donc de vous dire adieu. Vous me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien juste ce qu’il faut pour éviter l’apparence d’une rupture.
Sa voix était si tremblante qu’à peine elle était distincte.
– Quoi qu’il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous qu’il y a en ce monde un malheureux qui vous appartient absolument. Si jamais vous avez besoin d’un dévouement, venez à moi, venez à votre ami. Allons, c’est fini… j’ai du courage, Claire; mademoiselle… une dernière fois adieu!
Elle n’était guère moins éperdue que lui. Instinctivement elle avança la tête et M. Daburon effleura de ses lèvres froides le front de celle qu’il aimait tant.
Ils gravirent le perron, elle appuyée sur son bras, et entrèrent dans le boudoir rose où la marquise, qui commençait à s’impatienter, battait furieusement les cartes en attendant sa victime.
– Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle.
Mais M. Daburon était mourant. Il n’aurait pas eu la force de tenir les cartes. Il balbutia quelques excuses absurdes, parla d’affaires très pressées, de devoirs à remplir, de malaise subit, et sortit en se tenant aux murs. Son départ indigna la vieille joueuse. Elle se retourna vers sa petite-fille, qui était allée cacher son trouble loin des bougies de la table de jeu, et demanda:
– Qu’a donc ce Daburon, ce soir?
– Je ne sais, madame, balbutia Claire.
– Il me paraît, continua la marquise, que ce petit juge s’émancipe singulièrement et se permet des façons impertinentes. Il faudra le remettre à sa place, car il finirait par se croire notre égal.
Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait paru très changé et s’était plaint une partie de la soirée; ne pouvait-il être malade?
– Eh bien! quand cela serait, reprit la marquise, son devoir n’est-il pas de reconnaître par quelques renoncements la faveur de notre compagnie? Je crois t’avoir déjà conté l’histoire de notre grand-oncle le duc de Saint-Huruge. Désigné pour faire la partie du roi au retour d’une chasse, il joua toute la soirée et perdit le plus galamment du monde deux cent vingt pistoles. Toute l’assemblée remarqua sa gaieté et sa belle humeur. Le lendemain seulement, on apprit qu’il était tombé de cheval dans la journée et qu’il avait tenu les cartes de Sa Majesté ayant une côte enfoncée. On ne récria point, tant cet acte de respect était naturel. Ce petit juge, s’il est malade, aurait fait preuve d’honnêteté en se taisant et en restant pour mon piquet. Mais il se porte comme moi. Qui sait quels brelans il est allé courir!
VII
M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de l’hôtel d’Arlange. Toute la nuit il erra au hasard, cherchant un peu de fraîcheur pour sa tête brûlante, demandant un peu de calme à une lassitude excessive.
Fou que je suis! se disait-il, mille fois fou d’avoir espéré, d’avoir cru qu’elle m’aimerait jamais. Insensé! comment ai-je osé rêver la possession de tant de grâces, de noblesse et de beauté! Combien elle était belle, ce soir, le visage inondé de larmes! Peut-on imaginer rien de plus angélique! Quelle expression sublime avaient ses yeux en parlant de lui! C’est qu’elle l’aime! Et moi elle me chérit comme un père; elle me l’a dit, comme un père! En pouvait-il être autrement? n’est-ce pas justice? Devait-elle voir un amant en ce juge sombre et sévère, toujours triste comme son costume noir? N’était-il pas honteux de songer à unir tant de virginale candeur à ma détestable science du monde? Pour elle, l’avenir est encore le pays des riantes chimères, et depuis longtemps l’expérience a flétri toutes mes illusions. Elle est jeune comme l’innocence, et je suis vieux comme le vice.
L’infortuné magistrat se faisait véritablement horreur. Il comprenait Claire et l’excusait. Il s’en voulait de l’excès de douleur qu’il lui avait montré. Il se reprochait d’avoir troublé sa vie. Il ne se pardonnait pas d’avoir parlé de son amour…
Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé: qu’elle le repousserait, et qu’ainsi il allait se priver de cette félicité céleste de la voir, de l’entendre, de l’adorer silencieusement.
Il faut, poursuivit-il, qu’une jeune fille puisse rêver à son amant. En lui, elle doit caresser un idéal. Elle se plaît à le parer de toutes les qualités brillantes, à l’imaginer plein de noblesse, de bravoure, d’héroïsme. Qu’advenait-il, si en mon absence elle songeait à moi? Son imagination me représentait drapé d’une robe funèbre, au fond d’un lugubre cachot, aux prises avec quelque scélérat immonde. N’est-ce pas mon métier de descendre dans tous les cloaques, de remuer la fange de tous les crimes? Ne suis-je pas condamné à laver dans l’ombre le linge sale de la plus corrompue des sociétés? Ah! il est des professions fatales! Est-ce que le juge comme le prêtre ne devrait pas se condamner à la solitude et au célibat? L’un et l’autre ils savent tout, ils ont tout entendu. Leur costume est presque le même. Mais pendant que le prêtre dans les plis de sa robe noire apporte la consolation, le juge apporte l’effroi. L’un est la miséricorde, l’autre le châtiment. Voilà quelles images éveillait mon souvenir, tandis que l’autre… l’autre…
Cet homme infortuné continuait sa course folle le long des quais déserts.
Il allait, la tête nue, les yeux hagards. Pour respirer plus librement, il avait arraché sa cravate et l’avait jetée au vent.
Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare passant. Le passant s’arrêtait, touché de pitié, et se détournait pour regarder s’éloigner ce malheureux qu’il supposait privé de raison.
Dans un chemin perdu, près de Grenelle, des sergents de ville s’approchèrent de lui et essayèrent de l’interroger. Il les repoussa, mais machinalement, et leur tendit une de ses cartes de visite.
Ils lurent et le laissèrent passer, convaincus qu’il était ivre.
La colère, une colère furibonde, avait remplacé sa résignation première. Dans son cœur, une haine s’élevait plus forte et plus violente que son amour pour Claire.
Cet autre, ce préféré, ce noble vicomte qui ne savait pas triompher des obstacles, que ne le tenait-il là sous son genou!