LAffaire Lerouge - Страница 33

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Ce mot révélait à l’infortuné juge toute l’étendue de son erreur. Comme un marteau d’acier, il faisait voler en mille pièces le fragile édifice de ses espérances. Il se releva lentement et d’un ton d’involontaire reproche il répéta:

– Votre père!…

Mlle d’Arlange comprit combien elle affligeait, combien elle blessait même cet homme dont elle n’osait mesurer l’immense amour.

– Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un père, comme un frère, comme toute la famille que je n’ai plus. En vous voyant, vous si grave, si austère, devenir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu de m’avoir envoyé un protecteur pour remplacer ceux qui sont morts.

M. Daburon ne put retenir un sanglot; son cœur se brisait.

– Un mot, continua Claire, un seul mot m’eût éclairée. Que ne l’avez-vous prononcé! C’est avec tant de douceur que je m’appuyais sur vous comme l’enfant sur sa mère! Avec quelle joie intime, je me disais: je suis sûre d’un dévouement, j’ai un cœur où verser le trop-plein du mien! Ah! pourquoi ma confiance n’a-t-elle pas été plus grande encore? Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je pouvais éviter cette soirée affreuse. Je devais vous l’avouer: je ne m’appartiens plus; librement, et avec bonheur, j’ai donné ma vie à un autre.

Planer dans l’azur et tout à coup retomber rudement à terre! La souffrance du juge d’instruction ne peut se décrire.

– Mieux eût valu parler, répondit-il, et encore… non. Je dois à votre silence, Claire, six mois d’illusions délicieuses, six mois de rêves enchanteurs. Ce sera ma part de bonheur en ce monde.

Un reste de jour permettait encore au magistrat de distinguer Mlle d’Arlange. Son beau visage avait la blancheur et l’immobilité du marbre. De grosses larmes glissaient, pressées et silencieuses, le long de ses joues. Il semblait à M. Daburon qu’il lui était donné de contempler ce spectacle effrayant d’une statue qui pleure.

– Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un autre! Et votre grand-mère l’ignore… Claire, vous ne pouvez avoir choisi qu’un homme digne de vous; comment la marquise ne le reçoit-elle pas?

– Il y a des obstacles, murmura Claire, des obstacles qui peut-être ne seront jamais levés. Mais une fille comme moi n’aime qu’une fois dans sa vie. Elle est l’épouse de celui qu’elle aime, sinon… il reste Dieu.

– Des obstacles! fit M. Daburon d’une voix sourde. Vous aimez un homme, vous, il le sait, et il rencontre des obstacles?

– Je suis pauvre, répondit Mlle d’Arlange, et sa famille est immensément riche. Son père est dur, inexorable.

– Son père! s’écria le magistrat avec une amertume qu’il ne songeait pas à cacher, son père, sa famille! Et cela le retient! Vous êtes pauvre, il est riche, et cela l’arrête! Et il se sait aimé de vous!… Ah! que ne suis-je à sa place, et que n’ai-je contre moi l’univers entier! Quel sacrifice peut coûter à l’amour tel que je le comprends! Ou plutôt, est-il des sacrifices! Celui qui paraît le plus immense, est-il autre chose qu’une immense joie! Souffrir! lutter, attendre quand même, espérer toujours, se dévouer avec ivresse… C’est là aimer.

– C’est ainsi que j’aime, dit simplement Mlle d’Arlange. Cette réponse foudroya le magistrat. Il était digne de la comprendre. Tout était bien fini pour lui sans espoir. Mais il éprouvait une sorte de volupté affreuse à se torturer encore, à se prouver son malheur par l’intensité de la souffrance.

– Mais, insista-t-il, comment avez-vous pu le connaître, lui parler? Où? Quand? madame la marquise ne reçoit personne…

– Je dois maintenant tout vous dire, monsieur, répondit Claire d’un ton digne. Il y a longtemps que je le connais. C’est chez une amie de ma grand-mère, sa cousine à lui, la vieille demoiselle de Goëllo, que je l’ai aperçu pour la première fois. Là nous nous sommes parlé, là je le vois encore…

– Ah! s’écria M. Daburon, illuminé d’une lueur soudaine, je me rappelle, à présent. Lorsque vous deviez aller chez mademoiselle de Goëllo, trois ou quatre jours à l’avance vous étiez plus gaie que de coutume… et vous en reveniez bien souvent triste.

– C’est que je voyais combien il souffre des résistances qu’il ne peut vaincre.

– Sa famille est donc bien illustre, fit le magistrat d’un ton dur, qu’elle repousse une alliance avec votre maison!

– Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, répondit Mlle d’Arlange, jusqu’à son nom. Il s’appelle Albert de Commarin.

La marquise, en ce moment, jugeant sa promenade assez longue, se disposait à regagner son boudoir rose tendre. Elle s’approcha du berceau.

– Magistrat intègre! s’écria-t-elle de sa grosse voix, le piquet est dressé.

Sans se rendre compte de son mouvement, le magistrat se leva, balbutiant:

– J’y vais.

Claire le retint par le bras.

– Je ne vous ai pas demandé le secret, monsieur, dit-elle.

– Oh! mademoiselle!… fit le juge, blessé de cette apparence de doute.

– Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur vous. Mais, quoi qu’il arrive, ma tranquillité est perdue.

M. Daburon la regarda d’un air surpris; son œil interrogeait.

– Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, jeune fille sans expérience, je n’ai pas su voir, ma grand-mère l’a vu; si elle a continué à vous recevoir, si elle ne m’a rien dit, c’est qu’elle vous est favorable, c’est que tacitement elle encourage votre recherche, que je considère, permettez-moi de vous le dire, comme très honorable pour moi.

– Je vous l’avais dit en commençant, mademoiselle, répondit le magistrat. Madame la marquise a daigné autoriser mes espérances.

Et brièvement il dit son entretien avec Mme d’Arlange, ayant la délicatesse d’écarter absolument la question d’argent qui avait si fort influencé la vieille dame.

– Je disais bien que c’en était fait de mon repos, reprit tristement Claire. Quand ma grand-mère apprendra que je n’ai pas accueilli votre hommage, quelle ne sera pas sa colère!…

– Vous me connaissez mal, mademoiselle, interrompit le juge. Je n’ai rien à dire à madame la marquise; je me retirerai et tout sera dit. Sans doute elle pensera que j’ai réfléchi…

– Oh! vous êtes bon et généreux, je le sais…

– Je m’éloignerai, poursuivit M. Daburon, et bientôt vous aurez oublié jusqu’au nom du malheureux dont la vie vient d’être brisée.

– Vous ne pensez pas ce que vous dites là? fit vivement la jeune fille.

– Eh bien! c’est vrai. Je me berce de cette illusion dernière que mon souvenir, plus tard, ne sera pas sans douceur pour vous. Quelquefois vous direz: «Il m’aimait, celui-là.» C’est que je veux quand même rester votre ami; oui, votre ami le plus dévoué.

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