LAffaire Lerouge - Страница 31
M. Daburon comprit que le moment de parler était venu. Il rassembla tout son courage, comme un cavalier rassemble son cheval au moment de lui faire franchir un fossé, et d’une voix assez ferme, il commença:
– Eh bien! madame la marquise, je connais, je crois, un parti pour mademoiselle Claire. Je sais un honnête homme qui l’aime et qui ferait tout au monde pour la rendre heureuse.
– Ça, dit Mme d’Arlange, c’est toujours sous-entendu.
– L’homme dont je vous parle, continua le juge, est encore jeune et riche. Il serait trop heureux de recevoir mademoiselle Claire sans dot. Non seulement il ne vous demanderait pas de comptes, mais il vous supplierait de disposer de votre bien à votre guise.
– Peste! Daburon, mon ami, vous n’êtes point une bête, vous! s’exclama la vieille dame.
– S’il vous en coûtait de placer votre fortune en viager, ajouta le magistrat, votre gendre vous servirait une rente suffisante pour combler la différence…
– Ah! j’étouffe, interrompit la marquise. Comment, vous connaissez un homme comme ça et vous ne m’en avez jamais parlé! vous devriez déjà me l’avoir présenté!
– Je n’osais, madame, je craignais…
– Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle blanc? où niche-t-il?
Le juge eut le cœur serré d’une angoisse terrible. Il allait jouer son bonheur sur un mot.
Enfin, comme s’il eût senti qu’il disait une énormité, il balbutia:
– C’est moi, madame… Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il était épouvanté de son audace, étourdi d’avoir su vaincre sa timidité. Il était sur le point de tomber aux pieds de la marquise.
Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux larmes, et tout en haussant les épaules, elle répétait:
– Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vérité, il me fera mourir de rire! Est-il plaisant, ce pauvre Daburon!
Mais tout à coup, au plus fort de son accès d’hilarité, elle s’arrêta et prit son grand air de dignité.
– Est-ce sérieux, ce que vous venez de me dire? demanda-t-elle.
– J’ai dit la vérité, murmura le magistrat.
– Vous êtes donc bien riche? interrogea la marquise.
– J’ai, madame, du chef de ma mère, vingt mille livres de rentes environ. Un de mes oncles, mort l’an passé, m’a laissé un peu plus de cent mille écus. Mon père n’a pas loin d’un million. Si je lui en demandais la moitié demain, il me la donnerait; il me donnerait toute sa fortune s’il le fallait pour mon bonheur, et serait trop content si je lui en laissais l’administration.
Mme d’Arlange fit signe au magistrat de se taire, et pendant cinq bonnes minutes au moins, elle resta plongée dans ses réflexions, le front caché entre ses mains. Enfin, relevant la tête:
– Écoutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais été assez hardi pour faire une proposition pareille au père de Claire, il vous aurait fait reconduire par ses gens. Je devrais pour notre nom agir de même; je ne saurais m’y résoudre. Je suis vieille et délaissée, je suis pauvre, ma petite-fille m’inquiète, voilà mon excuse. Pour rien au monde, je ne consentirais à parler à Claire de cette horrible mésalliance. Ce que je puis vous promettre, et c’est trop, c’est de n’être pas contre vous. Prenez vos mesures, faites votre cour à mademoiselle d’Arlange, décidez-la. Si elle dit oui de bon cœur, je ne dirai pas non.
M. Daburon, transporté de bonheur, voulait embrasser les mains de la marquise. Il la trouvait la meilleure, la plus excellente des femmes, ne songeant pas à la facilité avec laquelle venait de céder cette âme si fière. Il délirait, il était fou.
– Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procès n’est pas encore gagné. Votre mère, il faut bien que je l’excuse de s’être si piètrement mariée, était une Cottevise, mais votre père est le sieur Daburon. Ce nom, mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez-vous qu’il soit facile de décider à s’affubler de Daburon une jeune fille qui, jusqu’à dix-huit ans, s’est appelée d’Arlange?
Ces objections ne semblaient nullement préoccuper le juge.
– Enfin, continua la vieille dame, votre père a eu une Cottevise, vous auriez une d’Arlange. À force de faire se mésallier les filles de bonne maison de père en fils, les Daburon finiront peut-être par s’anoblir. Un dernier avis: vous voyez Claire timide, douce, obéissante? Détrompez-vous. Avec son air de sainte-nitouche, elle est hardie, fière et entêtée comme feu le marquis son père, qui rendait des points aux mules d’Auvergne. Vous voilà prévenu, et un bon averti en vaut deux. Nos conditions sont faites, n’est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je souhaite presque votre succès.
Cette scène était si présente à l’esprit du juge d’instruction, que là, chez lui, dans son fauteuil, après tant de mois écoulés, il lui semblait encore entendre la voix de la marquise d’Arlange, et ce mot de succès sonnait à son oreille.
Il sortit comme un triomphateur de cet hôtel d’Arlange où il était entré le cœur gonflé d’anxiété. Il s’en allait, le front haut, la poitrine dilatée, respirant l’air à pleins poumons. Il était si heureux! Le ciel lui semblait plus bleu, le soleil plus brillant. Il avait, ce grave magistrat, des envies folles d’arrêter les passants, de les serrer dans ses bras, de leur crier: – Vous ne savez pas? La marquise consent!
Il marchait, et il lui semblait que la terre bondissait sous ses pas, qu’elle était trop petite pour porter tant de bonheur ou qu’il devenait si léger qu’il allait s’envoler vers les étoiles. Que de châteaux en Espagne sur cette parole de la marquise! Il donnait sa démission, il bâtissait sur les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa enchantée. Il la voyait riante, avec sa façade au soleil levant, assise au milieu des fleurs, ombragée de grands arbres. Il la meublait, cette maison, d’étoffes fantastiques ouvragées par des fées. Il voulait un merveilleux écrin pour cette perle dont il allait devenir le possesseur.
Car il n’eut pas un doute, pas un nuage n’obscurcit l’horizon radieux de ses espérances, pas une voix, du fond de son cœur, ne s’éleva en disant: «Prends garde!»
De ce jour, M. Daburon devint plus assidu encore chez la marquise. À bien dire, il y passa sa vie.
Tout en restant respectueux et réservé près de Claire, il chercha, avec un empressement habile, à être quelque chose dans sa vie. L’amour vrai est ingénieux. Il sut vaincre sa timidité pour parler à cette bien-aimée de son âme, pour la faire causer, pour l’intéresser.
Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les livres nouveaux afin de trier ceux qu’elle pouvait lire.
Peu à peu, grâce à la plus délicate insistance, il parvint à apprivoiser, c’est le mot, cette jeune fille si farouche. Il s’aperçut qu’il réussissait, et sa gaucherie disparut presque. Il remarqua qu’elle ne l’accueillait plus avec cet air hautain et glacial qu’elle gardait jadis, peut-être pour le tenir à distance.