LAffaire Lerouge - Страница 28
Insensiblement, il s’habitua à sortir beaucoup. Il ne croyait pas que ce fût du temps perdu. Il estimait, sagement peut-être, qu’un magistrat a mieux à faire qu’à rester enfermé dans son cabinet, en compagnie des livres de la loi. Il pensait qu’un homme appelé à juger les autres doit les connaître, et, pour cela, les étudier. Observateur attentif et discret, il examinait autour de lui le jeu des intérêts et des passions, s’exerçant à démêler et à manœuvrer au besoin les ficelles des pantins qu’il voyait se mouvoir autour de lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire, il tâchait de démonter cette machine compliquée et si complexe qui s’appelle la société et dont il était chargé de surveiller les mouvements, de régler les ressorts et d’entretenir les rouages.
Tout à coup, vers le commencement de l’hiver de 1860 à 1861, M. Daburon disparut. Ses amis le cherchaient, on ne le rencontrait nulle part. Que devenait-il? On s’enquit, on s’informa, et on apprit qu’il passait presque toutes ses soirées chez madame la marquise d’Arlange.
La surprise fut grande; elle était naturelle.
Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle est encore de ce monde, une personne qu’on trouvait arriérée et rococo dans le cercle des douairières de la princesse de Southenay. Elle est à coup sûr le legs le plus singulier fait par le dix-huitième siècle au nôtre. Comment, par quel procédé merveilleux a-t-elle été conservée telle que nous la voyons? On s’interroge en vain. On jurerait à l’entendre qu’elle était hier à l’une de ces soirées de la reine où on jouait si gros jeu, au grand désespoir de Louis XVI, et où les grandes dames trichaient ouvertement à qui mieux mieux. Mœurs, langage, habitudes, costume presque, elle a tout gardé de ce temps sur lequel on n’a guère écrit que pour les défigurer. Sa seule vue en dit plus qu’un long article de revue, une heure de sa conversation plus qu’un volume.
Elle est née dans une petite principauté allemande où s’étaient réfugiés ses parents en attendant le châtiment et le repentir d’un peuple égaré et rebelle. Elle a été élevée, elle a grandi sur les genoux de vieux émigrés, dans quelque salon très antique et très doré, comme dans un cabinet de curiosités. Son esprit s’était éveillé au bruit de conversations antédiluviennes, son imagination avait été frappée de raisonnements à peu près aussi concluants que ceux d’une assemblée de sourds convoqués pour juger une œuvre de Félicien David. Là elle avait puisé un fond d’idées qui, appliquées à la société actuelle, sont grotesques, comme le seraient celles d’un enfant enfermé jusqu’à vingt ans dans un musée assyrien.
L’Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans qu’elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s’est passé depuis 89, elle le considère comme non avenu. C’est un cauchemar, et elle attend le réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout avec ses jolies bésicles qui font voir ce qu’on veut et non ce qui est, et qu’on vend chez les marchands d’illusions.
À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et n’a jamais été malade. Elle est d’une vivacité, d’une activité fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu’elle dort ou qu’elle joue au piquet, son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un mépris non déguisé pour les femmelettes de notre siècle, qui vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d’eau claire de grands sentiments qu’elles entortillent de longues phrases. En tout elle a toujours été et est encore très positive. Sa parole est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule pas devant le mot propre. S’il sonne mal à quelque oreille délicate, tant pis! Ce qu’elle déteste le plus, c’est l’hypocrisie. Elle croit à Dieu, mais elle croit aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion est des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux avec son curé, et ordonne de soigner son dîner les jours où elle lui fait l’honneur de l’admettre à sa table. Elle doit le considérer comme un subalterne utile à son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du paradis.
Telle qu’elle est, on la fuit comme la peste. On redoute son verbe haut, son indiscrétion terrible, et le franc-parler qu’elle affecte pour avoir le droit de dire en face toutes les méchancetés qui lui passent par la tête.
De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille de son fils mort fort jeune.
D’une fortune très considérable jadis, relevée en partie par l’indemnité, mais administrée à la diable, elle n’a su conserver qu’une inscription de vingt mille francs de rente sur le grand livre, et qui vont diminuant de jour en jour. Elle est aussi propriétaire du joli petit hôtel qu’elle habite près des Invalides, situé entre une cour assez étroite et un vaste jardin.
Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des créatures de Dieu et passe la moitié de sa vie à crier misère. De temps à autre, après quelque folie un peu forte, elle confesse qu’elle redoute surtout de mourir à l’hôpital.
Un ami de M. Daburon le présenta chez la marquise d’Arlange. Cet ami l’avait entraîné en un moment de bonne humeur, en lui disant:
– Venez, je prétends vous montrer un phénomène, une revenante en chair et en os.
La marquise intrigua fort le magistrat, la première fois qu’il fut admis à cette fête de lui présenter ses hommages. La seconde fois elle l’amusa beaucoup, et pour cette raison il revint. Mais elle ne l’amusait plus depuis longtemps lorsqu’il restait l’hôte assidu et fidèle du boudoir rose tendre où elle passait sa vie.
Mme d’Arlange l’avait pris en amitié et se répandait en éloges sur son compte.
– Un homme délicieux, ce jeune robin, disait-elle, délicat et sensible. Il est assommant qu’il ne soit pas né. On peut le voir nonobstant, ses pères étaient fort gens de bien et sa mère était une Cottevise qui a mal tourné. Je lui veux du bien et je l’avancerai dans le monde de tout mon crédit.
La plus grande preuve d’amitié qu’elle lui donnât était d’articuler son nom comme tout le monde. Elle avait conservé cette affectation si comique de ne pouvoir retenir le nom des gens qui ne sont pas nés et qui par conséquent n’existent pas. Elle tenait si fort à les défigurer que si, par inadvertance, elle prononçait bien, elle se reprenait aussitôt. Dans les premiers temps, à la grande réjouissance du juge d’instruction, elle avait estropié son nom de mille manières. Successivement elle avait dit: Taburon, Dabiron, Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle disait net et franc Daburon, absolument comme s’il eût été duc de quelque chose et seigneur d’un lieu quelconque.
À certains jours, elle s’efforçait de démontrer au magistrat qu’il était noble ou devait l’être. Elle eût été ravie de le voir s’affubler d’un titre et camper un casque sur ses cartes de visite.
– Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens de robes éminents, n’eurent-ils pas l’idée de se faire décrasser, d’acheter une savonnette à vilain? Vous auriez aujourd’hui des parchemins présentables.
– Mes ancêtres ont eu de l’esprit, répondait M. Daburon, ils ont mieux aimé être les premiers des bourgeois que les derniers des nobles.