LAffaire Lerouge - Страница 27

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Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints-Pères, s’arrêta brusquement.

– Des détails! dit-il, c’est que je n’en ai pas; je ne sais la chose qu’en gros. Il se remit à marcher en continuant:

– Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné; je m’emballe, comme dit Gévrol. Tandis que je tenais Noël, je devais lui tirer les vers du nez, lui extraire une infinité de renseignements utiles; je n’y ai pas seulement songé… Je buvais ses paroles; j’aurais voulu qu’il me les racontât toutes en deux mots. C’est cependant naturel, cela; quand on poursuit un cerf, on ne s’arrête pas à tirer un merle. C’est égal, je n’ai pas su mener cet interrogatoire. D’un autre côté, en insistant, je pouvais éveiller la défiance de Noël, le mettre à même de deviner que je travaille pour la rue de Jérusalem. Certes, je n’en rougis pas, j’en tire même vanité, cependant j’aime autant qu’on ne s’en doute pas. Les gens sont si bêtes qu’ils ne peuvent pas sentir la police qui les protège et qui les garde. Maintenant, du calme et de la tenue, nous voici arrivé.

M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il avait laissé des ordres à son domestique. Le père Tabaret n’eut qu’à se nommer pour être aussitôt introduit dans la chambre à coucher du magistrat.

À la vue de son agent volontaire, le juge se dressa vivement.

– Il y a quelque chose d’extraordinaire, dit-il; qu’avez-vous découvert? tenez-vous un indice?

– Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant d’aise.

– Dites vite…

– Je tiens le coupable!

Le père Tabaret dut être content; il produisait son effet, un grand effet; le juge avait bondi dans son lit.

– Déjà! fit-il; est-ce possible?

– J’ai l’honneur de répéter à monsieur le juge d’instruction, reprit le bonhomme, que je connais l’auteur du crime de La Jonchère.

– Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus habile de tous les agents passés et futurs. Je ne ferai certes plus une instruction sans votre concours.

– Monsieur le juge est trop bon; je ne suis que pour bien peu de chose dans cette trouvaille, le hasard seul…

– Vous êtes modeste, monsieur Tabaret: le hasard, voyez-vous, ne sert que les hommes forts, et c’est ce qui indigne les sots. Mais je vous en prie, asseyez-vous et parlez.

Alors, avec une lucidité et une précision dont on l’aurait cru incapable, le vieux policier rapporta au juge d’instruction tout ce que lui avait appris Noël. Il cita de mémoire les lettres sans presque y changer une expression.

– Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j’en ai même escamoté une pour faire vérifier l’écriture. La voici.

– Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Tabaret, vous connaissez le coupable. L’évidence est là qui brille à aveugler. Dieu l’a voulu ainsi: le crime engendre le crime. La faute énorme du père a fait du fils un assassin.

– Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père Tabaret, je voulais avant connaître votre pensée…

– Oh! vous pouvez les dire, interrompit le juge avec une certaine animation; si haut qu’il faille frapper, un magistrat français n’a jamais hésité.

– Je le sais, monsieur, mais c’est haut, allez, cette fois. Le père qui a sacrifié son fils légitime à son bâtard est le comte Rhéteau de Commarin, et l’assassin de la veuve Lerouge est le bâtard, le vicomte Albert de Commarin.

Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ces noms avec une lenteur calculée, comptant bien qu’ils produiraient une énorme impression. Son attente fut dépassée.

M. Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura immobile, les yeux agrandis par l’étonnement. Machinalement il répétait comme un mot vide de sens et qu’on s’apprend:

– Albert de Commarin, Albert de Commarin!

– Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte. C’est à n’y pas croire, je le sais bien.

Mais il s’aperçut de l’altération des traits du juge d’instruction, et, un peu effrayé, il s’approcha du lit.

– Est-ce que monsieur le juge se trouverait indisposé? demanda-t-il.

– Non, répondit M. Daburon, sans trop savoir ce qu’il disait, je me porte très bien; seulement la surprise, l’émotion…

– Je comprends cela, fit le bonhomme.

– N’est-ce pas, vous comprenez; j’ai besoin d’être seul un moment. Mais ne vous éloignez pas; il nous faut causer de cette affaire longuement. Veuillez donc passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du feu; je vous rejoins à l’instant.

Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une robe de chambre ou plutôt se laissa tomber dans un fauteuil. Son visage auquel, dans l’exercice de ses austères fonctions, il avait su donner l’immobilité du marbre, reflétait de cruelles agitations et ses yeux trahissaient de rudes angoisses.

C’est que ce nom de Commarin, prononcé à l’improviste, réveillait en lui les plus douloureux souvenirs et ravivait une blessure mal cicatrisée. Il lui rappelait, ce nom, un événement qui brusquement avait éteint sa jeunesse et brisé sa vie. Involontairement, il se reportait à cette époque comme pour en savourer encore toutes les amertumes. Une heure avant, elle lui semblait bien éloignée et déjà perdue dans les brumes du passé; un mot avait suffi pour qu’elle surgît nette et distincte. Il lui paraissait, maintenant, que cet événement auquel se mêlait Albert de Commarin datait d’hier. Il y avait deux ans bientôt de cela!

Pierre-Marie Daburon appartient à l’une des vieilles familles du Poitou. Trois ou quatre de ses ancêtres ont rempli successivement les charges les plus considérables de la province. Comment ne léguèrent-ils pas un titre et des armes à leurs descendants?

Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour du vilain castel moderne qu’il habite, pour plus de huit cent mille francs de bonnes terres. Par sa mère, une Cottevise-Luxé, il tient à toute la haute noblesse poitevine, une des plus exclusives qui soit en France, comme chacun sait.

Lorsqu’il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit tout d’abord cinq ou six salons aristocratiques et il ne tarda pas à étendre le cercle de ses relations.

Il n’avait pourtant aucune des précieuses qualités qui fondent et assurent les réputations de salon. Il était froid, d’une gravité touchant à la tristesse, réservé et, de plus, timide à l’excès. Son esprit manquait de brillant et de légèreté; il n’avait pas la repartie vive, et souvent l’à-propos le trahissait. Il ignorait absolument l’art aimable de causer sans rien dire; il ne savait ni mentir ni lancer avec grâces un fade compliment. Comme tous les hommes qui sentent vivement et profondément, il était inhabile à traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait la réflexion et le retour sur soi-même.

Cependant, on le rechercha pour des qualités plus solides: pour la noblesse de ses sentiments, pour son caractère, pour la sûreté de ses relations. Ceux qui le virent dans l’intimité apprécièrent vite la rectitude de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans effort au piquant. On découvrit sous une écorce un peu froide un cœur chaud pour ses amis, une sensibilité excessive, une délicatesse presque féminine. Enfin, si dans un salon peuplé d’indifférents et de niais il était éclipsé, il triomphait dans un petit cercle où il se sentait réchauffé par une atmosphère sympathique.

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