LAffaire Lerouge - Страница 25
– Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit mille francs mais dix mille. Vous ne me verrez pas d’ici quelques jours.
– Quittez-vous donc Paris?
– Non, mais je vais être absorbé par une affaire d’une importance immense pour moi. Oui, immense! Si elle réussit, mignonne, notre bonheur est assuré, et tu verras bien si je t’aime.
– Oh! mon petit Noël, dis-moi ce que c’est?
– Je ne puis.
– Je t’en prie, fit la jeune femme en se pendant au cou de son amant, se soulevant sur la pointe des pieds comme pour approcher ses lèvres des siennes.
L’avocat l’embrassa; sa résolution sembla chanceler.
– Non! dit-il enfin, je ne puis, là, sérieusement. À quoi bon te donner une fausse joie… Maintenant, ma chérie, écoute-moi bien. Quoi qu’il arrive, entends-tu, sous quelque prétexte que ce soit, ne viens pas chez moi, comme tu as eu l’imprudence de le faire; ne m’écris même pas. En me désobéissant, tu me causerais peut-être un tort irréparable. S’il t’arrivait un accident, dépêche-moi ce vieux drôle de Clergeot. Je dois le voir après-demain, car il a des billets à moi.
Juliette recula, menaçant Noël d’un geste mutin.
– Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle.
– Pas ce soir, mais bientôt, répondit l’avocat qu’embarrassait le regard de sa maîtresse.
– Toujours des mystères! fit Juliette dépitée de l’inutilité de ses chatteries.
– Ce sera le dernier, je te le jure.
– Noël, mon bonhomme, reprit la jeune femme d’un ton sérieux, tu me caches quelque chose. Je te connais, tu le sais; depuis plusieurs jours, tu as je ne sais quoi, tu es tout changé.
– Je t’affirme…
– N’affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement, pas de mauvaise plaisanterie, je te préviens, je suis femme à me venger.
L’avocat, bien évidemment, était fort mal à l’aise.
– L’affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi bien échouer que réussir…
– Assez! interrompit Juliette. Ta volonté sera faite, je te le promets. Allons, monsieur, embrassez-moi, je vais me mettre au lit.
La porte n’était pas refermée sur Noël que Charlotte était installée sur le divan près de sa maîtresse. Si l’avocat eût été à la porte, il eût pu entendre Mme Juliette qui disait:
– Non, décidément, je ne puis plus le souffrir. Quelle scie! mon enfant, que cet homme-là! Ah! s’il ne me faisait pas si peur, comme je le lâcherais. C’est qu’il serait capable de me tuer!
La femme de chambre essaya de défendre Noël, mais en vain; la jeune femme n’écoutait pas; elle murmurait:
– Pourquoi s’absente-t-il et que complote-t-il? Une éclipse de huit jours, c’est louche. Voudrait-il se marier, par hasard? Ah! si je le savais!… Tu m’ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te laisser en plan un de ces matins, mais je ne te permets pas de me quitter le premier. C’est que je ne souffrirai pas cela! On ira aux informations…
Mais Noël n’écoutait pas aux portes. Il descendit la rue de Provence aussi vite que possible, gagna la rue Saint-Lazare et rentra comme il était sorti, par la porte de la remise.
Il était à peine installé dans son cabinet depuis cinq minutes lorsqu’on frappa.
– Monsieur, disait la bonne, au nom du Ciel! monsieur, parlez-moi! Il ouvrit la porte en disant avec impatience:
– Qu’est-ce encore?
– Monsieur, balbutia la domestique tout en pleurs, voici trois fois que je cogne et que vous ne répondez pas. Venez, je vous en supplie, j’ai peur, madame va mourir.
L’avocat suivit la bonne jusqu’à la chambre de Mme Gerdy. Il dut la trouver horriblement changée, car il ne put retenir un mouvement d’effroi.
La malade, sous ses couvertures, se débattait furieusement. Sa face était d’une pâleur livide, comme si elle n’eût plus eu une goutte de sang dans les veines, et ses yeux, qui brillaient d’un feu sombre, semblaient remplis d’une poussière fine. Ses cheveux dénoués tombaient le long de ses joues et sur ses épaules, contribuant à lui donner un aspect terrifiant. Elle poussait de temps à autre un gémissement inarticulé ou murmurait des paroles inintelligibles. Parfois une douleur plus terrible que les autres lui arrachait un grand cri: «Ah! que je souffre!» Elle ne reconnut pas Noël.
– Vous voyez, monsieur, fit la bonne.
– Oui, qui pouvait se douter que son mal marcherait avec cette rapidité?… Vite, courez chez le docteur Hervé; qu’il se lève et qu’il vienne tout de suite, dites bien que c’est pour moi.
Et il s’assit dans un fauteuil, en face de la malade. Le docteur Hervé était un des amis de Noël, son ancien condisciple, son compagnon du quartier latin. L’histoire du docteur Hervé est celle de tous les jeunes gens qui, sans fortune, sans relations, sans protections, osent se lancer dans la plus difficile, la plus chanceuse des professions qui soient à Paris, où l’on voit, hélas! de jeunes médecins de talent réduits, pour vivre, à se mettre à la solde d’infâmes marchands de drogues.
Homme vraiment remarquable, ayant conscience de sa valeur, Hervé, ses études terminées, s’était dit: non, je n’irai pas végéter au fond d’une campagne, je resterai à Paris, j’y deviendrai célèbre, je serai médecin en chef d’un hôpital et grand-croix de la Légion d’honneur.
Pour débuter dans cette voie terminée à l’horizon par le plus magnifique des arcs de triomphe, le futur académicien s’endetta d’une vingtaine de mille francs. Il fallait se meubler, s’improviser un intérieur, les loyers sont chers.
Depuis, armé d’une patience que rien ne peut rebuter, armé d’une volonté indomptable et sans intermittence, il lutte et il attend. Or, qui peut imaginer ce que c’est qu’attendre dans certaines conditions? Il faut avoir passé par là pour s’en douter. Mourir de faim en habit noir, rasé de frais et le sourire aux lèvres! Les civilisations raffinées ont inauguré ce supplice qui fait pâlir les cruautés du poteau des sauvages. Le docteur qui commence soigne les pauvres qui ne peuvent pas payer. Puis le malade est ingrat. Convalescent, il presse sur sa poitrine son médecin en l’appelant: mon sauveur. Guéri, il raille la faculté, et oublie facilement les honoraires dus.
Après sept ans d’héroïsme, Hervé voit enfin se grouper une clientèle. Pendant ce temps il a vécu et payé les intérêts exorbitants de sa dette, mais il avance. Trois ou quatre brochures, un prix remporté sans trop d’intrigues ont attiré sur lui l’attention.
Seulement ce n’est plus le vaillant jeune homme plein d’espérance et de foi de sa première visite. Il veut encore, et plus fortement que jamais, arriver, réussir, mais il n’espère plus nulle jouissance de son succès. Il les a escomptées et usées les soirs où il n’avait pas eu de quoi dîner. Si grande que soit sa fortune dans l’avenir, il l’a payée déjà, et trop cher. Pour lui, parvenir n’est plus que prendre une revanche.