LAffaire Lerouge - Страница 23

Изменить размер шрифта:

– Vous en êtes sûr?

– Comme quelqu’un qui les a eus et qui ne les a plus.

– Quatre cent mille francs, juste! il n’y a pas de centimes?

– Non.

– Alors, mon cher, si je vous présentais ma facture, vous seriez en reste.

La femme de chambre, qui entrait apportant le thé sur un plateau, interrompit ce duo d’amour dont Noël avait fait plus d’une répétition. L’avocat se tut à cause de la soubrette. Juliette garda le silence à cause de son amant, car elle n’avait pas de secret pour Charlotte, qui la servait depuis trois ans et à laquelle, en bon cœur, elle passait tout, même un amoureux, joli homme, qui coûtait assez cher.

Mme Juliette Chaffour était parisienne. Elle devait être née, vers 1839, quelque part, sur les hauteurs du faubourg Montmartre, d’un père complètement inconnu. Son enfance fut une longue alternative de roulées et de caresses également furieuses. Elle vécut mal, de dragées ou de fruits avariés; aussi possédait-elle un estomac à toute épreuve. À douze ans, elle était maigre comme un clou, verte comme une pomme en juin et plus dépravée que Saint-Lazare. Prudhomme aurait dit que cette précoce coquine était totalement destituée de moralité.

Elle n’avait pas la plus vague notion de l’idée abstraite que représente ce substantif. Elle devait supposer l’univers peuplé d’honnêtes gens vivant comme madame sa mère, les amis et les amies de madame sa mère. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi certains personnages mystérieux et cruels, dont elle entendait parler de temps à autre, qui habitent près du Palais de Justice et éprouvent un malin plaisir à faire du chagrin aux jolies filles.

Comme sa beauté ne donnait aucune espérance, on allait la mettre dans un magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et prévoyant comme tous les vieillards, était un connaisseur et savait que pour récolter il est indispensable de semer. Il voulut d’abord badigeonner sa protégée d’un vernis d’éducation. Il lui donna des maîtres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins de trois ans, lui apprirent à écrire, un peu de piano et les premières notions d’un art qui a fait tourner la tête à plus d’un ambassadeur: la danse.

Ce qu’il ne lui donna pas, c’est un amant. Elle en choisit un elle-même: un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l’enleva au vieillard avisé pour lui offrir la moitié de ce qu’il possédait, c’est-à-dire rien. Au bout de trois mois, en ayant assez, elle quitta le nid de ses premières amours avec toute sa garde-robe nouée dans un mouchoir de coton.

Pendant les quatre années qui suivirent, elle vécut peu de la réalité, beaucoup de cette espérance qui n’abandonne jamais une femme qui se sait de jolis yeux. Tour à tour elle disparut dans les bas-fonds ou remonta à fleur d’eau. Deux fois la fortune gantée de frais vint frapper à sa porte, sans qu’elle eût la présence d’esprit de la retenir par un pan de son paletot.

Elle venait de débuter à un petit théâtre avec l’aide d’un cabotin, et débitait même assez adroitement ses rôles quand Noël, par le plus grand des hasards, la rencontra, l’aima, et en fit sa maîtresse.

Son avocat, comme elle disait, ne lui déplaisait pas trop dans les commencements. Après quelques mois il l’assommait. Elle lui en voulait de ses manières douces et polies, de ses façons d’homme du monde, de sa distinction, du mépris qu’il dissimulait à peine pour ce qui est bas et vil, et surtout de son inaltérable patience, que rien ne démontait. Son grand grief contre lui, c’est qu’il n’était pas drôle, et encore qu’il se refusait absolument à la conduire dans les bons endroits où règne une gaieté sans préjugés. Pour se distraire, elle commença à gaspiller de l’argent. Et à mesure que grandissait son ambition et que croissaient les sacrifices de son amant, son aversion pour lui augmentait.

Elle le rendait le plus malheureux des hommes et le traitait comme un chien. Et ce n’était pas par mauvais naturel, mais de parti pris, par principe. Elle avait cette persuasion qu’une femme est aimée en raison directe des soucis qu’elle cause et du mal qu’elle fait.

Juliette n’était pas méchante, et elle se jugeait très à plaindre. Son rêve aurait été d’être aimée d’une certaine façon, qu’elle sentait bien, mais qu’elle expliquait mal. Pour ses amants, elle n’avait été qu’un jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, comme elle était impatiente du mépris, cette idée la rendait enragée. Elle souhaitait un homme qui lui fût dévoué et qui risquât beaucoup pour elle, un amant descendant jusqu’à elle et ne cherchant pas à l’élever jusqu’à lui. Elle désespérait de ne le rencontrer jamais.

Les folies de Noël la laissaient froide comme glace; elle le supposait fort riche, et, chose singulière, en dépit de sa très réelle avidité, elle se souciait fort peu de l’argent. Noël l’aurait peut-être gagnée par une franchise brutale, en lui faisant toucher du doigt sa situation; il la perdit par la délicatesse même de sa dissimulation, en lui laissant ignorer l’étendue des sacrifices qu’il faisait pour elle.

Lui l’adorait. Jusqu’au jour fatal où il la connut, il avait vécu comme un sage. Cette première passion l’incendia, et du désastre il ne sauva que les apparences. Les quatre murs restaient debout, mais la maison était brûlée. Les héros ont leur endroit faible: Achille périt par le talon; les plus adroits lutteurs ont des défauts à leur cuirasse; par Juliette, Noël était vulnérable et donnait prise à tout et à tous. Pour elle, en quatre ans, ce jeune homme modèle, cet avocat à réputation immaculée, ce moraliste austère avait dévoré non seulement sa fortune personnelle, mais celle de Mme Gerdy.

Il aimait sa Juliette follement, sans réflexion, sans mesure, les yeux fermés. Près d’elle il oubliait toute prudence et pensait tout haut. Dans son boudoir il dénouait le masque de sa dissimulation habituelle et ses vices s’étiraient à l’aise comme les membres dans une étuve. Il se sentait si bien sans courage et sans forces contre elle que jamais il n’essaya de lutter. Elle le possédait. Parfois il avait tenté de se roidir contre des caprices insensés, elle le faisait plier comme l’osier. Sous les regards noirs de cette fille, il sentait ses résolutions fondre plus vite que la neige au soleil d’avril. Elle le torturait, mais elle avait assez de puissance pour tout effacer d’un sourire, d’une larme et d’un baiser.

Loin de l’enchanteresse, la raison lui revenait par intervalles, et dans ses moments lucides, il se disait: elle ne m’aime pas, elle se joue de moi! Mais la foi avait poussé dans son cœur de si profondes racines qu’il ne pouvait l’en arracher. Il faisait montre d’une jalousie terrible et s’en tenait à de vaines démonstrations. Il eut à différentes reprises de fortes raisons de suspecter la fidélité de sa maîtresse, jamais il n’eut le courage d’éclaircir ses soupçons. Il faudrait la quitter, pensait-il, si je ne me trompais pas, ou alors tout accepter dans l’avenir. À l’idée d’abandonner Juliette, il frémissait et sentait sa passion assez lâche pour passer sous toutes les fourches caudines. Il préférait des doutes désolants à une certitude plus affreuse encore.

Оригинальный текст книги читать онлайн бесплатно в онлайн-библиотеке Knigger.com